« De manière très sincère, l’Europe de la défense est aujourd’hui dans les limbes »

Réarmement des grandes et moyennes puissances, premiers pas à la Présidence des États-Unis pour Donald Trump, état des lieux de la Défense française…C’est sur les Champs-Elysées, dans les bureaux d’ESL & Network, que le Général Emmanuel Beth* nous a reçus.

 

GD : Ambassadeur plénipotentiaire de la République Française au Burkina Faso de 2010 à 2013, vous avez eu auparavant une carrière militaire bien remplie. Officier parachutiste de la Légion Etrangère, général de corps d’armée, vous avez été commandant d’octobre 2002 à mai 2003 de la force Licorne pour le maintien de la paix en Côte d’Ivoire. Qu’est-ce que votre carrière de militaire a pu vous apporter en tant qu’ambassadeur ?

E. Beth: Mon expérience m’a donné la chance, avant de partir en 2e section, de travailler sur beaucoup de sujets interministériels. J’ai terminé comme général au quai d’Orsay en charge de la coopération sécurité et défense. Auparavant j’avais été à Matignon au cabinet militaire, en charge de tous les dossiers de gestion de crise. J’ai été tous les jours en contact avec la défense, le Quai d’Orsay, les Ministère de l’Intérieur et de la Santé sur les catastrophes humanitaires. J’avais eu comme responsabilité le centre de planification avec des dizaines de réunions interministérielles. J’étais donc bien préparé car je connaissais de l’intérieur le fonctionnement.

D’autre part, pour ce qui est spécifique à l’institution militaire, je pense que l’institution militaire prépare naturellement au poste d’ambassadeur à partir du moment où on apprend à gérer la capacité d’anticipation. On gère des crises, donc des enjeux internationaux. En tant que militaire en Côte d’Ivoire, j’ai travaillé avec tout le monde. Un facteur essentiel, négligé par d’autres administrations et entreprises, c’est la dimension humaine et du commandement. Ça vous prédispose à assumer des responsabilités partout après car vous utilisez l’homme dans toutes ses compétences.

GD : Quel avenir pour les opérations extérieures de la France ? L’Europe devrait-elle nous aider ?

E. Beth: De manière très sincère, l’Europe de la défense est aujourd’hui dans les limbes. On a du mal à avancer et on peut le regretter. L’intervention au Mali était à dominante franco-française.

L’outil militaire français est reconnu pour ses compétences. Je suis convaincu que du fait de notre siège au Conseil de Sécurité qui nous oblige à rester actif, il y a encore de l’espace pour des opérations militaires. Mais dans des zones importantes en termes stratégiques.

« La Libye quant à elle est une victoire militaire mais une catastrophe politique »

Je déplore à titre personnel la dispersion de ces cinq à huit dernières années dans l’emploi de l’outil militaire. L’engagement en Afghanistan était important pour montrer notre solidarité avec nos alliés mais les quatre à cinq dernières années de cet engagement n’étaient pas très positifs. Nos intérêts vitaux n’étaient pas dans cette zone.

La Libye quant à elle est une victoire militaire mais une catastrophe politique. Il n’y a pas eu de suivi politique, or le politique doit s’engager pour 10 ans. Il faut reconstruire, accompagner. Ne parlons pas de nos allées et venues en Syrie, avec des positionnements complètement aberrants.

Au vu des défis à venir la force française va être plus importante que jamais, mais quelle priorité stratégique pour la France ? Aujourd’hui cette réflexion est insuffisante. On ne peut plus aller partout, notre zone de priorité c’est l’Europe, l’Afrique ainsi que Proche et Moyen-Orient, puis certains enjeux maritimes.

GD : Quelle est notre image en Afrique du fait de ces interventions ? Sont-elles perçues comme du néo-colonialisme ?

E. Beth: C’est une question que l’on se pose souvent. M. Le Drian me l’avait demandé quand on a commencé à nous impliquer dans la crise malienne. Je pense que c’est un faux problème. Nos engagements en Afrique ne sont pas seulement acceptés mais le plus souvent souhaités par nos partenaires africains. Une certaine nomenklatura des villes joue sur le colonialisme, mais elle est minoritaire même si elle bénéficie d’une visibilité médiatique. Sur le terrain nous sommes très appréciés, même si tout n’est parfait. La seule limite est de ne pas imposer sa culture.

Sur le plan politique il y avait de fortes interrogations sur la pertinence de l’engagement au Mali. Les Africains voulaient s’engager si la France y allait, parce qu’ils n’avaient pas les moyens. Ils attendaient pour bouger que la France s’engage. Dès lors qu’il y a une vraie demande africaine, on est très attendus. Nous avons une place aussi dans la formation et l’accompagnement dans la montée en puissance de nos partenaires africains. On n’y est pas tous seuls par ailleurs, et c’est très bien ! Mais les moyens de la Défense sont insuffisants.

« Aujourd’hui on assiste à un retour des Etats »

GD : Qu’en est-il du président des États-Unis Donald Trump ? Peut-il être un danger pour notre sécurité en mettant en cause la légitimité de l’Otan ?

E. Beth: La presse et l’intelligentsia européennes adorent se faire peur, et on constate in fine que les choses se gèrent, il y a des constantes qui font que. Il y a un personnel politique qui est formé. Après les atermoiements, Trump fera de l’américain. Peut-être plus que ses prédécesseurs.

Mais de manière générale, nous assistons actuellement à un retour des Etats par rapport au multilatéral. Il y a eu le monde des Etats-Nations, puis le monde du multilatéral et des coalitions durant la Guerre Froide. Aujourd’hui on assiste à un retour des Etats, il faut le prendre comme tel et ça n’interdit pas les coalitions. Trump privilégiera les relations d’Etat à Etat. Il n’est pas le seul, Poutine fait pareil. Les Africains préfèrent les relations d’Etat à Etat eux aussi. On peut l’approuver ou le désapprouver, mais le constat est là. J’étais avec l’ambassadeur de Russie il y a quelques jours et j’ai pu en discuter : la Russie ne veut discuter qu’avec des Etats, l’UE et l’Otan ne les intéressent pas. L’arrivée de Trump va peut-être confirmer l’évolution actuelle, avec des avantages et des inconvénients. Mais il ne faut pas retomber dans les nationalismes stériles non plus.

« historiquement on est plus près de la Russie que de beaucoup d’autres, même si ce n’est pas toujours facile rappelons-le »

GD : La France s’est-elle trop compromise avec la Russie notamment avec la politique de sanctions?

E. Beth: Très clairement, je pense que la France et l’Europe se sont plantés en accompagnant la politique de containment des Etats-Unis. Que l’on soit pour ou contre la Russie par ailleurs. Poutine met en valeur l’identité et la fierté de la Russie, il faut conserver notre relation avec elle. L’Europe va de l’Atlantique à l’Oural, comme le disait le Général De Gaulle. Il y a une même dimension culturelle judéo-chrétienne. Cela donne un ciment qui fait qu’historiquement on est plus près de la Russie que de beaucoup d’autres, même si ce n’est pas toujours facile rappelons-le.

GD : Enfin, êtes-vous inquiets par la course à l’armement en Asie ?

E. Beth : Cela ne m’inquiète pas, c’est à observer. La France ne peut pas l’empêcher de toute manière. Ça la pousse du moins à approfondir sa politique de défense. Est-ce que la Chine est réveillée ou se réveille, pour reprendre Peyreffite ? C’est pareil pour l’Iran, ça a été une grande civilisation. Il peut être un moyen d’équilibre au Moyen-Orient. On n’a jamais rien réglé par les sanctions, elles poussent au contraire à l’extrémisme.

*Emmanuel Beth est un parachutiste au sein de la Légion étrangère à l’origine. Emmanuel Beth, général de corps d’armée, fut chef de la 11e brigade parachutiste de Toulouse au début des années 2000, puis chef du centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) au Ministère de la Défense en 2004, après avoir été commandant de la Force Licorne (Côte d’Ivoire, 2002-2003), puis directeur de la coopération militaire et de défense (DCSD aujourd’hui) au Ministère des Affaires étrangères de 2006 à 2010. Suite à sa carrière de militaire, Emmanuel Beth fut Ambassadeur de 2010 à 2013 au Burkina Faso. Depuis, il s’est reconverti dans l’intelligence économique.

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