Les ONG américaines dans les révolutions de couleur

« En Ukraine, les ONG américaines sont des organisation gouvernementales ». Cette citation du géostratège Gérard Chaliand nous amène à analyser le rôle de certaines ONG dans la politique étrangères des États-Unis entre fantasmes, soft power et manœuvres directes, secrètes ou inconsciente.

Le lien entre les fondations privées américaines et la diplomatie des États-Unis est ancien, et date d’au moins un siècle. En décembre 1918, le secrétaire du Carnegie Endowment, James Brown Scott et quatre autres de ses collègues, dont James T. Shotwell, ont navigué avec le président Woodrow Wilson sur le USS George Washington pour rejoindre les pourparlers de paix en France. Le 14 Juillet 1923, l’Académie de La Haye de Droit International, une initiative du Carnegie Endowment, ouvrait ses portes au Palais de la Paix de La Haye. Le Palais de la Paix avait été construit par la Carnegie Foundation en 1913 pour héberger la Cour Permanente d’Arbitrage et une librairie de droit international.

De nombreux programmes de développement et de démocratisation sont portés par des acteurs américains. La promotion de la démocratie est au cœur de la politique extérieure américaine, depuis le fameux discours de Westminster prononcé par Ronald Reagan en 1983. Progressivement, cette idée devient un programme avec des institutions et des acteurs identifiables. Une nouvelle élite, les «democracy makers», selon le mot de Nicolas Guilhot dans son ouvrage de 2001 Les professionnels de la démocratie, intervient au sein des institutions américaines, comme le National Endowment for Democracy (NED), puis internationales (PNUD, OSCE, World Bank), mais aussi des fondations privées comme la Foundation Soros, afin d’exporter la démocratie à travers le monde. Le NED, institution publique américaine, finance entre autres les fondations des Partis démocrate (National Democratic Institute) et républicain (International Republican Institute), qui ont été très actives dans la formation de coalitions entre ONG et partis politiques. L’interconnexion entre ONG, gouvernements américains, partis politiques et institutions publiques est ainsi très importante.

Nous allons nous attacher plus particulièrement aux agissements de ces ONG en Europe de l’est, notamment dans les révolutions dites de couleur. Les résultats de la désintégration du bloc communiste ont été relativement pacifiques dans la plupart des États post-communistes en Europe centrale. Dans la plupart de ces pays depuis 1998, des révolutions ‘de couleur’ sont apparues—Serbie (2000), Belarus (2001 et 2006), Géorgie (2003), Ukraine (2004) et Kirghizstan (2005). Ces protestations publiques ont adopté chacune une couleur (orange pour l’Ukraine, rose pour la Géorgie) comme un symbole pour identifier leurs manifestants et définir le caractère du mouvement. En 2005, des événements similaires ont été initiés en Russie, Ouzbékistan et Kazakhstan, mais furent réprimés par les autorités.

Les fondations américaines promeuvent la démocratie par des actions non-violentes, inspirées par les travaux de Gene Sharp, politologue américain fondateur de l’Albert Einstein Institution, notamment de son ouvrage Les politiques de l’action non-violente. Nous allons nous intéresser plus particulièrement aux mouvements de contestation en Europe de l’est. Parmi les acteurs de ces révolutions, influencés par Gene Sharp, figurent en bonne place plusieurs mouvements de jeunesse tels Otpor en Serbie, Kmara en Géorgie, Pora en Ukraine, Kel-Kel au Kirghizistan. Ils ont bénéficié de nombreuses formations en amont afin de rationaliser leur lutte depuis leur création. L’Albert Einstein Institute ainsi que Freedom House ont propagé les travaux de Gene Sharp. Ces mouvements ont une dimension transnationale car ces jeunes élites créent, aidées par des sessions d’entraînement ainsi que dans leurs pays d’origine, des liens étroits avec les acteurs de promotion de la démocratie. Des membres d’Otpor ont inspiré et entraîné des membres de mouvements étudiants apparentés comme Kmara en Géorgie, Pora en Ukraine, Zubr au Belarus et MJAFT! en Albanie. Ces groupes se sont explicitement et scrupuleusement inspiré de la résistance non-violente comme promue et théorisée par les écrits de Gene Sharp.

feature-orange-revolutionLa Révolution Orange, puis ensuite la Révolution Rose (Novembre 2003) peuvent ainsi être perçues comme une lutte d’influence entre Moscou et Washington. Les États-Unis ont essayé, mais échoué à prendre l’Ukraine en 2004 en finançant sa Révolution Orange. Selon l’adjointe de la secrétaire d’État de Madeleine Albright puis secrétaire d’État assistant pour l’Europe et l’Eurasie (et femme du créateur du PNAC, le néo-conservateur Robert Kagan) Victoria Nuland, Washington depuis cet échec a investi 5 milliards de dollars en Ukraine afin d’impulser des mouvements en faveur de l’adhésion à l’Union européenne de l’Ukraine. En février 2005, à Bratislava en Slovaquie, durant une cérémonie, le Président George W. Bush lui-même a salué et félicité ses «champions of liberty», une vingtaine d’étudiants, héros des révolutions de Tbilissi et Kiev. Un cauchemar pour le Kremlin. Mais en outre, les États-Unis possèdent une autre arme: un réseau puissant d’ONG. Elles sont 7000 et couvrent le territoire entier. “Le plus petit village possède trois ou quatre ONG”, affirme Boris Petric, chercheur au CNRS et spécialiste de l’Asie centrale. La plupart d’entre elles sont financées par des fonds américains.

Le National Endowment for Democracy quant à lui a supporté le Laboratory of Legislative Initiatives et sa revue académique Parlament. Il a aussi créé le site internet de Hryhorii Gongadze, www. Pravda.com.ua, et l’ambassade américaine l’a sauvé d’une menace de fermeture en octobre 2000 par une bourse de 24000 dollars. Le NED et la section des affaires publiques de l’ambassade américaine ont aidé à créer http://www.telekritika.kiev.ua, un site internet dévoué à l’analyse des médias, populaire des journalistes ukrainiens. De l’argent américain a aussi servi à fonder Znaiu, une organisation ayant pour but d’encourager les citoyens, notamment les jeunes, à voter. Selon le jeune leader de 28 ans de Znaiu, Dmytro Potekhin, cette association a reçu 650000 dollars de l’US–Ukraine Foundation, avec un supplément de 350000 dollars pour le troisième tour, ainsi que 50000 dollars de la part de Freedom House (Byrne, 2005). L’argent servit à imprimer 10 millions de tracts, une aide en ligne téléphonique gratuite et des publicités composées de divers papiers expliquant le droit des électeurs, et paya des visites de sénateurs américains. Douze mille copies du livre de Gene Sharp, From Dictatorship to Democracy: A Conceptual Framework for Liberation (1993), qui avait aussi populaire en Serbie en 2000, furent publiées avec l’argent de l’Albert Einstein Institute et distribuées via http://www.maidan.org.ua. Les fonds viennent du National Democratic Institute, présidé par Madeleine Albright, ancienne secrétaire d’État américaine, Freedom House, qui fut présidée notamment par James Woolsey, ancien directeur de la CIA, ainsi que par l’Open Society Institute de George Soros. George Soros, moins dépendant du pouvoir américain, entend promouvoir à travers sa nébuleuse d’ONG le concept de «société ouverte», se référant à Karl Popper et son ouvrage La Société Ouverte et ses ennemis, lui-même inspiré d’Henri Bergson. La société ouverte doit être transparente, libérale, non-autoritaire, démocratique et multiculturelle, pour favoriser la pluralité des points de vue. Ils financent des projets très divers comme l’éducation, la santé, les droits des femmes, les droits de l’homme et même l’écologie. Des associations idéales pour former des bataillons de jeunes Kirghizes aux principes de la démocratie. «Nous sommes fiers d’avoir soutenu la révolution», déclara Stephen Young, ambassadeur américain au Kirghizistan. Deux mois auparavant, il avait envoyé à Washington une note de 30 pages se félicitant de sa propre action: «Nous avons apporté une aide financière de 30 millions de dollars à l’opposition. C’est une augmentation sensible, conforme aux instructions du Département d’État.» (Le Point, 31 mars 2005, «Les Américains ébranlent l’empire russe»).

Des critiques ont cependant attaqué des ONG ukrainiennes pour leur aide occidentale pour leur rôle de contrôle des sondages clés, qui avaient calculé que Yushchenko avait été le réel vainqueur au second tour de l’élection le 21 Novembre avec 53% contre 44%, en contraste total avec le résultat officiel rapidement déclaré que Yanukovych gagnait avec 49.5% contre 46.6%. Finalement, le NED, Open Society Initiative, et le programme Citizens’ Role in Elections in Ukraine, aidés par Freedom House, NDI (National Democratic Institute) et IRI, ont fourni une aide à l’organisation de jeunesse PORA. L’organisation PORA clame pour sa part:

« [Their] campaign’s initial funding was supplied by PORA founders. These funds were directed to organizing activities, information support and printing of materials. Training of activists was supported by small grants provided by the German Marshall Fund of the United States, Freedom House and the Canadian International Development Agency (in the overall amount of approx. $130,000). It is worth noting, thus, that PORA, unlike its counterparts in Serbia and Georgia, received only minimal financial support from the international community. »

Certaines critiques ont aussi questionné certains destinataires de l’aide. Freedom House administre le Polish–American–Ukrainian Cooperation Institute (PAUCI), fondé par US AID. Le PAUCI a fondé un panel d’ONG ukrainiennes, et ses financements sont tous répertoriés publiquement. Un des arguments était que les récipients de l’aide était soit trop politiques soit trop partisans. Ron Paul par exemple a critiqué une ONG ukrainienne, International Centre for Policy Studies (ICPS) lancée en 1994 car Yushchenko en était un membre du bureau.

Mais toutes ces tentatives de «regime change» n’ont pas obtenu le même succès. Il faut également tenir compte des pays dans lesquels le scénario révolutionnaire était attendu (Azerbaïdjan, Ouzbékistan ou Biélorussie) mais n’a pas eu lieu. Le succès des oppositions aux élections entraîne la naissance d’une réaction des pouvoirs en place, avec de nouveaux soutiens. Akaev avait tenté de lancer, après le référendum de 2002, une coalition d’ONG, «Associatsia», pour contrecarrer l’influence de Koalitsia et de son très médiatique président Edil Baïsalov. Au cours de la Révolution orange, on a beaucoup parlé des « temniki » (messages), ces instructions envoyées par l’administration présidentielle aux journalistes afin d’orienter l’analyse des informations en Ukraine. Enfin, il faut signaler la réaction de certains pays mettant fin à l’activité d’organisations étrangères. La fondation Soros a dû fermer ses portes en Russie en 2000 puis en Ouzbékistan en 2003. Avec le marasme dans lequel l’Ukraine est plongée actuellement, nous pouvons nous demander si le processus des révolutions de couleur n’est pas terminé pour un certain temps.

 

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