« La Moldavie a toujours déclaré qu’intégrer l’UE ne signifiait pas se couper de la Russie » notre entretien avec l’Ambassadeur de Moldavie

Lilian Moraru ambassadeur moldavie france paris globale diplomatie globale diplo geopolitique ri politique étrangère eu europe union euriopéene russie transnistrieC’est à deux pas de l’avenue de la Grande Armée que nous reçoit Lilian Moraru, Ambassadeur de la République de Moldavie en France, après avoir été pendant quelques années numéro 2 à l’Ambassade de Moldavie à Paris et auparavant membre de la délégation de la Moldavie auprès de l’Union Européenne et de l’OTAN a Bruxelles. Diplômé de l’Académie de droit international de La Haye, c’est avec un excellent français que nous conversons sur l’avenir de la Moldavie vis-à-vis de l’Union européenne, de l’Otan, de la Russie, de la Roumanie sans oublier la question de la Transnistrie et de la francophonie.

Globale Diplomatie : Monsieur l’Ambassadeur, la Moldavie est un pays assez méconnu en France, pouvez-vous nous le présenter ?

Lilian Moraru : C’est vrai que la Moldavie reste toujours une terre inconnue au cœur de l’Europe. C’est un pays d’Europe orientale enclavé entre la Roumanie et l’Ukraine, englobant les parties des régions historiques de la Bessarabie et de la Podolie méridionale (dite Transnistrie). C’est une jeune démocratie parlementaire multipartite d’environ 4 millions d’habitants sur un territoire de 33 843 km2 qui fêtera le 27 août prochain ses vingt-cinq ans. Depuis la proclamation de son indépendance en 1991 à l’égard de l’Union soviétique, la République de Moldavie est un Etat en transition, poursuivant son chemin vers une économie de marché et dont les valeurs démocratiques sont garanties par la Constitution. Dès 1992, le pays a été admis à l’ONU, et est membre du Conseil de l’Europe, de l’OSCE, de l’Organisation mondial du commerce, et d’autres organisations internationales, bref aujourd’hui la République de Moldavie est un Etat reconnu sur le plan international.

C’est aussi un pays qui se trouve au carrefour de plusieurs cultures. Dominé par ses origines latines, le patrimoine culturel moldave va s’enrichir au fil des siècles d’autres influences, byzantines, slaves, puis européennes à partir du XIX siècle. Le résultat est un amalgame de traditions culturelles orchestrées par des échanges désirés ou forcés. Les traditions sont plus visibles dans les campagnes avec des villages authentiques, conservant leurs mœurs traditionnelles et ancestrales. Les danses, les chants, les arts populaires et les fêtes traditionnelles marquent l’année entière  au travers d’événements festifs qui n’oublient pas les papilles en offrant une délicieuse cuisine traditionnelle et naturelle.

Enfin, la Moldavie est une terre fertile et des générations de vignerons talentueux ont su travailler à partir de riches vignobles des variétés locales et internationales adaptées au terroir. La culture de la vigne et la production de vin sont une des plus anciennes activités traditionnelles moldaves. La cigogne tenant une grappe de raisin dans son bec en est le symbole, et la grappe de raisin elle-même est l’emblème de la Moldavie.

GD : La Moldavie est un jeune pays mais est riche d’une mosaïque ethnique et linguistique avec des Moldaves, des Russes, des Gagaouzes, des Ukrainiens et des Bulgares. Comment expliquez-vous cette particularité ?

moldavie-ethniqueLM : Cette particularité est le fruit de l’histoire, surtout à partir du XIX siècle, héritée de la politique de déplacement de la population orchestrée par la Russie, puis par l’URSS au fil des différentes annexions de ce territoire, depuis 1812.

Cette histoire explique la diversité du pays. Trois ethnies minoritaires se distinguent : ukrainienne, russe et gagaouze. Mais il y a également des bulgares, des juifs, des tsiganes etc. Russes et Ukrainiens, population russophone, représentent environ un quart de la population, tandis que les Gagaouzes, groupe ethnique d’origine turque converti a l’orthodoxie, qui ont dans le sud du pays leur propre autonomie, comptent environ pour 4%.

Si les Russes et les Ukrainiens ont apparu sur notre territoire surtout dans la période soviétique, les Gagaouzes et les Bulgares s’établissent en Bessarabie au début du XIX siècle, lorsque l’Empire russe (qui a annexé la Bessarabie) a procédé à un échange de population avec l’Empire ottoman : Gagaouze et Bulgares orthodoxes venue de Dobroudja (Bulgarie) ont remplacé les Tatars Nogaïs et les Turcs musulmans du Budjak.

GD : La Moldavie avait également fait partie de la Roumanie, qui est dans l’UE, tandis que l’Ukraine, voisine de la Moldavie, s’apprête à signer un accord d’association avec l’Union Européenne. L’objectif de la Moldavie est-il d’intégrer l’UE ?

LM : Oui, l’intégration dans l’UE est notre objectif depuis plusieurs années. Début 2005, la Moldavie a signé avec l’UE un plan d’action invitant les autorités moldaves à adopter les critères de Copenhague. En 2014, dans le cadre du Partenariat oriental, la Moldavie avec la Géorgie et, par ailleurs l’Ukraine, a signé un accord d’association avec l’Union européenne qui  vise une intégration économique et une association politique entre les pays signataires et la communauté européenne. Avec l’UE, il y a également eu une libéralisation des visas qui est valable depuis le 28 avril 2014. En effet, les Moldaves peuvent rester dans l’espace Schengen sans visa pendant 90 jours. Sur ce point-là nous devançons nos amis de l’Ukraine qui viennent tout récemment d’avoir le feu vert de la part de la Commission Européenne. Avec l’Accord d’Association et libéralisation des visas, la Moldavie a pu approfondir ses liens avec l’UE, les Moldaves ont pu se familiariser avec les valeurs de l’Europe et, par conséquent, l’Europe est devenue plus proche de nous. Néanmoins, la société moldave est déchirée entre les promoteurs et les adversaires du vecteur européen, les derniers considérant que l’avenir du pays est lié à la Russie.

GD : Ukraine, Haut-Karabagh, Ossétie du sud, Abkhazie…Et pour la Moldavie la question de la Transnistrie. Faut-il réviser les frontières des pays de l’ex-URSS ?

LM : La Moldavie s’oppose à la révision des frontières si ce processus a lieu contre le  droit international. Le principe de l’inviolabilité des frontières a été entériné par l’Acte final d’Helsinki de 1975, adopté par la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe. Donc, tout est très clair là-dessus et il ne faut pas ouvrir « la Boite de Pandore », surtout dans l’espace de l’ex-URSS où les frontières entre les républiques ex-soviétiques faisaient figure de simples limites administratives sous l’URSS. Ces frontières pouvaient être facilement modifiées à l’époque par les dirigeants soviétiques et ont subi, par conséquence, de très nombreux redécoupages au gré des priorités politiques de l’ère soviétique, et elles n’ont tenu compte souvent ni d’un précédent historique, ni de la répartition de la population de certaines ethnies dans l’ex-URSS.

C’est vrai, comme vous venez de l’évoquer, que l’espace de l’ex-URSS a connu plusieurs conflits, comme en Moldavie avec la Transnistrie. Cependant à la différence d’autres conflits qui concernent des anciens pays de l’URSS, ce n’est pas un conflit ethnique, mais surtout politique, car il y a une part importante de Moldaves en Transnistrie.

En décembre 1991, la Transnistrie proclame son indépendance par rapport à Chisinau et demande son rattachement à la Russie ou à l’Ukraine. Cette demande n’est pas reconnue par la communauté internationale, ce qui n’empêche pas les sécessionnistes de porter le conflit de l’autre côté du Dniestr : entre octobre 1991 et l’été 1992 se déroule « le Conflit du Dniestr », guerre entre les Moldaves et les russophones de Transnistrie aidés par les cosaques et la 14ème armée russe. A l’issue de ce conflit sanglant, les choses restent en l’état. S’agissant du règlement du conflit il faut souligner le rôle des négociations dites 5+2 avec l’OSCE, la Russie, l’Ukraine, la Transnistrie, la Moldavie, ainsi qu’avec les États-Unis et l’Union européenne en tant qu’observateurs. Tous les acteurs géopolitiques, y compris de la région, sont représentés, la Russie ayant un rôle majeur dans le règlement du conflit. D’ailleurs, la Moldavie demande toujours le retrait des troupes stationnées et des munitions déposées russes en Transnistrie comme un élément indispensable pour régler pacifiquement ce conflit.

GD : Face à la Russie, des pays de l’Europe de l’Est souhaitent une présence plus conséquente de l’Otan, la Moldavie a-t-elle la même volonté politique ?

LM : Notre constitution proclame le principe de neutralité, nous ne pouvons donc être membres ni de l’Otan, ni d’une autre alliance militaire, ni avoir des soldats étrangers sur notre territoire.

Cependant, la Moldavie a un programme de coopération avec l’OTAN qui est décrit dans un plan d’action individuel pour le Partenariat (IPAP). La République de Moldavie contribue à l’opération dirigée par l’OTAN au Kosovo et coopère avec les Alliés et les pays partenaires dans de nombreux autres domaines. La priorité est donnée au soutien à apporter aux efforts de réforme du pays et au renforcement des capacités dans les secteurs de la défense et de la sécurité.

Au sommet de l’OTAN qui s’est tenu au pays de Galles en septembre 2014, les dirigeants des pays de l’Alliance ont proposé de consolider la fourniture de soutien, de conseils et d’assistance à la République de Moldavie dans le cadre de la nouvelle initiative de renforcement des capacités de défense et des capacités de sécurité s’y rapportant.

Nous discutons également au sujet d’un bureau de liaison de l’Otan en Moldavie mais non pour intégrer cette organisation. Pour résumer les relations avec l’Otan, on parle d’une coopération et non d’une adhésion.

GD : Justement, par rapport à la neutralité, comment la Moldavie veut-elle garder de bonnes relations à l’égard de la Russie tout en affichant sa volonté d’intégrer l’UE ?

LM : La Moldavie a toujours déclaré qu’intégrer l’UE ne signifiait pas se couper de la Russie. La Moldavie veut être une plateforme de coopération  entre les deux, d’ailleurs nous avons des accords de libre-échange avec la Russie et avec l’UE. L’accord d’association est un choix souverain de la Moldavie pour développer le pays et nous avons demandé à nos collègues russes de le respecter. Malheureusement, à la suite de cette signature, les Russes confirment et durcissent leur embargo, déjà mis en place depuis 2013. D’ailleurs, le nouveau gouvernement moldave fait des efforts pour réanimer les relations avec la Russie, la visite récente du Ministre des affaires étrangères moldave à Moscou il y a quelques semaines en est la preuve. Il faut rappeler que la Russie est un débouché important pour les exportations moldaves et quasiment   l’unique fournisseur des ressources énergétiques pour la Moldavie.

GD : Après la Russie, un acteur important dans la diplomatie moldave est la Roumanie. Auparavant, la Moldavie en fut membre, pourquoi la Moldavie n’a-t-elle pas réintégré la Roumanie en 1991 ?

LM : Les relations entre la Roumanie et la Moldavie sont très étroites et privilégiées en raison de notre langue, de notre histoire et notre culture communes, ainsi que de notre objectif d’intégrer l’UE comme la Roumanie l’a fait. La Romanie est notre partenaire le plus proche dans le cadre de l’Union Européenne et notre avocat sur ce parcours européen.

Ensuite, si la Moldavie n’a pas réintégré la Roumanie en 1991 c’est parce qu’en déclarant notre indépendance et étant reconnu par la communauté internationale, nous sommes devenus un sujet du droit international. Ainsi,  pour un rattachement à la Roumanie c’est le peuple qui devait se prononcer, et la majorité de la population souhaitait une Moldavie indépendante et souveraine. Par la suite, nous avons été intégrés dans des organisations internationales, comme l’ONU par exemple, qui ont confirmé notre indépendance.

IMG_2752GD : Récemment des manifestations ont eu lieu en Moldavie contre la corruption et suite au milliard volé (15% du PIB) par l’ancien premier ministre, l’enquête avance-t-elle et les manifestations se déroulent-elles toujours ?

LM : D’abord, il faut bien préciser les choses parce qu’on me demande souvent comment il a été possible de voler une telle somme dans une institution bancaire qui est censée être protégée par l’Etat. Le vol, dans le sens juridique de terme, est une soustraction frauduleuse de la chose d’autrui, parfois avec effraction, tandis que dans notre cas il s’agit plutôt d’une escroquerie. En effet, c’est en mars 2015 que le scandale du « milliard de dollars perdu » éclate, dénoncé par une enquête de la Banque nationale moldave, qui découvre que trois banques moldaves ont accordé des crédits ayant des objets inexistants et qu’une grosse somme d’argent a disparu du pays, chose impossible sans l’implication de fonctionnaires d’Etat et de ces institutions bancaires. Par la suite, une enquête pénale a été mise en place et certains responsables ont été mis en examen, y compris, comme vous venez de mentionner, l’ancien premier ministre. Le processus judiciaire n’est pas terminé et la justice n’a pas délivré son verdict.

Entre temps, pour élucider les circonstances de ce cas et récupérer l’argent dans les caisses de l’Etat, le gouvernement moldave a fait appel aux services d’une société américaine d’audit spécialisée dans ce genre d’affaires – Kroll. Actuellement nous attendons les résultats de leur travail.

Bien évidement que cette affaire a provoqué la colère du peuple qui a manifesté dans les rues de la capitale afin d’exercer une pression sur les autorités pour retrouver le plus vite possible les coupables et récupérer les sommes respectives.

GD : Pour finir, on ne le sait pas assez mais la Moldavie est un pays francophone, d’où vient cette particularité ?

LM : La Moldavie est le phare de la francophonie dans l’Europe Centrale et l’Europe orientale eu égard à l’importance de l’enseignement du français dans notre pays. Au niveau de l’éducation il y a 20 ans, on comptait près de 76% d’élèves qui apprenaient le français comme première langue étrangère, leur nombre, dès 2010 déjà, tombe à 50%. Ce taux en fait le pays le plus francophone dans cette espace géographique, devant la Roumanie et la Bulgarie par exemple. Il est à noter également que la Moldavie est le pays d’Europe qui, depuis 5 ans, a vu son nombre d’étudiants poursuivre des études supérieures en France le plus progresser. Plus de 28%.

L’année 2016 est non seulement le 25ème anniversaire de notre indépendance, mais aussi le 20ème anniversaire de notre adhésion à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Au mois de mai, la Secrétaire Générale de l’OIF, Michaëlle Jean se rendra en Moldavie pour célébrer cet évènement. A cette occasion, la Moldavie réaffirmera son attachement aux principes et aux valeurs décrits dans la Charte de l’OIF.

Globale Diplomatie représenté par Romain Dewaele et Charles-Timoléon de Martin de Viviès

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