« Les alaouites, sont des chiites », vraiment ?

assadprièreA la faveur de la guerre en Syrie depuis 2011, les raccourcis voire les caricatures géopolitiques énoncés par certains médias masquent la compréhension du conflit, et notamment de ses acteurs. Principal acteur en Syrie, la communauté alaouite, souvent rattachée au chiisme, mais qu’en est-il vraiment ?

Secte mal connue, les communautés alaouites sont à l’instar des autres minorités en Syrie le nœud de la guerre. Représentant entre 12 et 14% de la population, soit quasiment 3 millions de personnes en Syrie, les Alaouites vivent aussi en Turquie et au Liban. Désignée comme une « communauté-État » de la Syrie baathiste, colonne vertébrale de l’État-profond syrien, persécutée et humiliée pendant des siècles, d’où vient cette communauté incarnant un « autre islam » ?

La confession alaouite est née en Mésopotamie à la moitié du IXe siècle par Mohammad Ibn Nussayr Al Namiri. Ce dernier aurait reçu une révélation du onzième imam chiite (Al Hasan Al Askri). Cette révélation va créer cette branche hétérodoxe et ésotérique de l’islam.

Si les sunnites les appellent nuçayrites, leur nom vient d’Ali, cousin et gendre du Prophète Mahomet, considéré comme le véritable successeur (calife) du Prophète. Dans cette secte, quatre tendances existent. D’une part les Haidariés pour qui Ali a comme demeure le soleil, puis les Kalaziés pour qui Ali est la lune et Mahomet le soleil, puis les Chamaliés qui voit uniquement Mahomet comme étant le Soleil et enfin les Ghaibiés pour qui les divinités sont invisibles dans l’atmosphère. On voit donc la cosmogonie singulière de cette secte, rattachée par fainéantise intellectuelle à l’islam chiite.

Les chiites et le sunnites ne voient d’ailleurs pas cette secte comme musulmane. Pour les chiites, ils sont des ghulat, soit « ceux qui dépassent » l’orthodoxie. Pour les salafistes, ils sont des apostats ou des mushrikûn (associateurs) en raison de leurs croyances hybrides et pré-islamiques. Pour le père spirituel du wahhabisme, le théologien du XIIIe siècle Ibn Taymiyya, ce sont des mécréants, encore plus déviants que les juifs ou les chrétiens. Ces derniers étant des Gens du Livre (Ahl al Kitab).

Cette vision des musulmans à l’égard des alaouites explique les persécutions et les humiliations qu’ils ont subi dans leur histoire de Saladin à l’État Islamique (ou de Jabhat al Nosra, Ahrar Al Sham, Jaych al Islam…) en passant par les Mamelouks. En effet, d’une part ils sont membres d’une communauté déviante théologiquement et d’autre part, Bachar el Assad est issu de cette communauté. En effet, parmi les hauts-gradés des services de sécurité et de renseignement syrien, on trouve une surreprésentation des alaouites.

La persécution historique explique l’implantation des alaouites dans les montagnes, alors qu’au XIe siècle ils habitaient sur les côtes.

La renaissance de cette communauté date du mandat français au Levant après la première guerre mondiale, et en vertu des accords secrets Sykes-Picot de 1916. La France, dans sa stratégie de diviser pour mieux régner, traditionnel dans un système colonial, créer un territoire autonome pour les alaouites en 1920, avant qu’ils aient plus d’autonomie en 1925 sous l’injonction du général Weygand.

le Liban et la Syrie sous la mandat français
le Liban et la Syrie sous la mandat français

Après avoir misé sur la carte française, les alaouites se font les chantres de l’anticolonialisme et du nationalisme arabe dans les années 1950. Comme en témoigne la création du parti Baath syrien par l’alaouite Zaki Al Assouzi. Dès lors, les alaouites descendent des montagnes vers les villes avec avant la guerre de 2011, 10% des habitants de Damas alaouite, 25% à Hama et 70% à Tartous. Ensuite, la renaissance politique des alaouites se fait en plusieurs phases. La première en 1963 avec le parti Baath qui prend le pouvoir en Syrie, puis en 1966 avec l’arrivée au pouvoir de l’alaouite Salah Jadid et en 1970 avec le coup d’État de palais d’Hafez el Assad.

La force de cette renaissance se résume par la combinaison de la taqiya (dissimulation religieuse) et de l’assabiya (esprit de solidarité) qu’ils appliquent.

Au-delà de l’histoire politique des alaouites, il convient d’étudier leurs croyances bien particulières. D’abord, les alaouites diffèrent des sunnites par leur interprétation ésotérique du Coran, ce qui pour les sunnites (sunna : tradition) est contraire à l’unicité divine (tawhid). Le Coran n’est qu’un livre parmi d’autres pour les alaouites qui s’appuient principalement sur le Zajr al Nafs (Réprimande de l’Esprit). Par ailleurs, les alaouites ne sont pas prosélytes, on ne devient pas alaouite, on naît alaouite. Cette foi se transmet par le sang, et pour être initié il faut être un homme issu de deux parents alaouites. Les femmes sont exclues des rites initiatiques. Les alaouites se considérant comme une élite spirituelle, les initiations se font dans le plus grand secret.

Comme les chiites, les alaouites croient à l’occultation (gayba) et au retour (raga) de l’imam caché. En outre, si leur nom vient d’Ali, ce n’est pour eux qu’une divinité parmi d’autres comme Josué, Jacob, Adam…On voit donc qu’ils empreintes des divinités à d’autres religions. Mahomet n’est d’ailleurs pas au « panthéon » alaouite, et il n’a pour eux ni père, ni mère, ni sœur, ni frère, ni enfant. La foi alaouite est aussi assez proche du christianisme, comme les chrétiens ils ont une trinité avec Mahomet, Ali et Salman Farsi.

Ensuite, les alaouites fêtent l’Aïd el fitr (rupture du jeûne), l’Aïd al adhal (fête du sacrifice) l’Achoura (commémorant le martyre d’Hussein, le fils d’Ali, tué par les sunnites à Kerbala en 680), le Ghadir Khom (célébrant le jour où Mahomet aurait dit « Ali est de moi, et moi de lui, il est le gardien des croyants »), Noël, la Pâque juive, le dimanche des Rameaux, la Pentecôte, l’Épiphanie, et la fête kurdo-perse de Neyrouz. De même, les alaouites boivent de l’alcool, elle fait même partie intégrante de certains rites, ils n’ont pas de lieux de culte véritable si ce n’est la maison du cheikh ou des tombes, et ils sont considérés comme des idolâtres par les sunnites en raison de leur culte des Saints (Marie-Madeleine, Catherine, Pierre…).

La Syrie: un pays aux multiples ethnies, confessions et religions
La Syrie: un pays aux multiples ethnies, confessions et religions

On voit donc qu’il faut nuancer l’amalgame entre le chiisme et l’alaouisme, souvent répété pour agiter l’épouvantail d’un « croissant chiite », comme il faut nuancer la qualification pour la Syrie de « dictature alaouite » non qu’elle ne soit pas une dictature, mais que d’autres communautés sont dans les hautes sphères de l’État. Mais cela fera l’objet d’un prochain article…

Lire aussi: https://globalediplomatie.com/2015/09/22/qui-sont-les-alaouites/

Par Romain Dewaele

Publicités

Un commentaire

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s