Le grand retour des frontières nationales

La frontière entre l'Inde et le Pakistan la nuit depuis l'espace
La frontière entre l’Inde et le Pakistan la nuit depuis l’espace

« Elle inhibe la violence, et peut la justifier. Scelle une paix, et déclenche une guerre. Brime et libère. Dissocie et réunit. Joint et sépare. Elle rend égale des puissances inégales, aujourd’hui comme hier, le malheur des impériaux, qui les mène à leur perte, est de tenir les frontières pour qualité négligeable. Le mur interdit le passage, la frontière le régule. Dire d’une frontière qu’elle est une passoire, c’est lui rendre hommage, c’est lui rendre son dû, elle est là pour filtrer. » Cette citation extraite du livre Éloge des frontières, du philosophe Régis Debray, illustre l’ambivalence et le paradoxe contemporain de la frontière.

La frontière, l’adjectivation au féminin du mot front, donc issu du vocabulaire militaire, elle indique donc en premier lieu à un résultat du statut quo post bellum, et à la cristallisation d’un rapport de force guerrier dans un espace donné. Mais c’est aussi une discontinuité, une ligne, une rupture, une interface, et une limite qui marque le début et la fin du champ de compétences d’un État. C’est là que s’affirme des souverainetés nationales, elle matérialise l’altérité, la frontière délimite un dedans et un dehors, entre eux et nous, et créer de « la distance dans la proximité ».

Alors qu’il y a une convergence entre le libéralisme culturel et économique, un contexte européano-centré avec l’espace Schengen, alors qu’il y a la révolution de l’information et des nouvelles technologies, alors que le capital n’a plus de limite, que la finance s’autonomise, que la libre-circulation devient une norme et que les entreprises sont multinationales, on pensait que l’idée de frontière nationale était désormais obsolète mais la prolifération étatique et la construction de murs rappellent qu’en réalité les frontières nationales semblent être de retour.

Avant d’entrer dans le sujet, il faut établir trois tendances lourdes qui illustrent un certain retour des frontières dans les faits, mais aussi dans les perceptions. Tout d’abord on constate une réaffirmation juridique et physique globale des frontières, puis une marchandisation des frontières et enfin on constate des États incapables de surveiller leurs frontières, ce sont des États faillis, qui ne sont plus en mesure d’assurer leurs missions régaliennes, dont une partie est d’assurer l’intégrité territoriale donc par la gestion des frontières.

Les frontières sont effectivement de retour par la prolifération des États. En effet, les relations internationales restant sous un paradigme Westphalien, on peut dire que la frontière fait l’État, et l’État fait la frontière, que chaque État veut matérialiser son existence par des frontières, et que tout mouvement nationaliste revendique des frontières. La frontière est donc l’idéal-type de l’État-Nation. Par conséquent, le fait d’être passé de 51 États en 1945, à 193 aujourd’hui compte-tenu de la fin des empires coloniaux, de l’éclatement de l’URSS, de la Yougoslavie, et sans compter les régions qui ont tous les caractéristiques d’un État sauf la reconnaissance onusienne (Kurdistan irakien, République du Haut-Karabagh…), on a une nette augmentation des frontières nationales. En effet, on dénombre 271 dyades, c’est-à-dire des frontières terrestres communes entre deux États, soit 248 000 kilomètres. On a également depuis 1991 26 000  kilomètres de nouvelles frontières, et depuis la fin de la guerre froide 24 000 kilomètres de frontières qui ont fait l’objet de délimitation.

Frontière entre la Corée du Nord et du Sud
La frontière entre la Corée du Nord et du Sud

Au-delà des faits, les frontières ont une signification pour les instances internationales. Comme en témoigne, l’article 2, alinéa 4 de la Charte des Nations Unies :

« Les membres de l’organisation s’abstiennent, dans leurs relations internationales de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies ». On constate donc que le corollaire d’une paix mondiale est le respect des frontières de l’autre, de lui reconnaitre ses frontières, ce respect mutuel égalise les statuts des États, reconnaitre les frontières de l’autre c’est lui donner le droit d’exister, la frontière c’est considérer son voisin comme son vis-à-vis. Sans frontières, c’est moins de protection, la lutte de tous contre tous, et au final la loi du plus fort et de l’ingérence.

En outre, depuis les années 1980 à la faveur de deux facteurs, jamais on a autant négocié, délimité, et équipé les frontières. Le premier facteur on l’a vu est la prolifération étatique. Le deuxième étant la territorialisation des océans avec la codification juridique des frontières maritimes lors de la Conférence de Montégo Bay en 1982, qui entra en vigueur en 1994. Les frontières font donc l’objet de négociations, comme en témoigne l’année 2010 avec une trentaine de contentieux frontaliers à la fois sur terre et sur mer (Sud-Soudan et Soudan, îles Kouriles entre le Japon et la Russie, Chili-Bolivie, Venezuela-Trinidad et Tobago, Koweït et l’Arabie Saoudite, Érythrée et Djibouti, Égypte et Gaza, Biélorussie et l’Ukraine, Sénégal et Mali, Russie et Norvège, Brunei et Malaisie, Argentine et Uruguay, Grenade et Trinidad et Tobago…). Sachant qu’aujourd’hui il reste 68 frontières maritimes en négociation.

Enfin, les frontières nationales ont une telle signification qu’elles sont gérées par l’OIM, l’Office Internationale des Migrations qui fournit des assistances techniques aux États. Par exemple, les gardes-frontières afghans formés par un programme de l’OIM financé par les USA, pour apprendre les bases de la sécurité aux frontières, la coopération transfrontalière, la politique de visa, la détection des documents frauduleux…Ce qui donne une uniformisation des contrôles aux frontières.

murs

Ensuite, on a vu que les frontières nationales se réaffirmaient, si cette tendance n’implique pas obligatoirement la construction de mur, on dénombre aujourd’hui 18 000 km de murs.

Si l’image du mûr reste attachée à la guerre froide par le Mûr de Berlin, il faut savoir que 21 murs ont été construits de 1945 à 1989, 6 entre 1991 et 2001, et 30 depuis le 11 septembre. Il y a donc plus de mûr construit depuis 1991 à nos jours que durant toute la guerre froide. Même si les mûrs ne font pas tous office de frontière. En effet, pour le géographe et ancien Ambassadeur, Michel Foucher, il y a 17 murs internationaux aujourd’hui soit 7500 km de frontières, et 3% des frontières actuelles sont des murs. Des mûrs entre les États-Unis et le Mexique, l’Inde et le Bangladesh, l’Inde et la Pakistan, le Botswana et le Zimbabwe, entre l’Espagne et le Maroc aux enclaves de Ceuta et Melilla, entre le Maroc et le Sahara Occidentale, la Chine et la Corée du Nord, l’Arabie Saoudite et le Yémen, l’Ouzbékistan et le Turkménistan…Israël et les territoires palestiniens, même si la tracé de ce mûr ne suit pas la ligne Verte, donc pas ce qui théoriquement serait les frontières la Palestine. Des murs qui illustrent une autre tendance actuelle des frontières : le progrès technologique des frontières.

Si les frontières nationales ont une signification pour la plupart des États, icompris au sein de l’espace Schengen par la crise des migrants et des réfugiés, elles ont aussi une signification économique en terme de coût pour les États et un marché pour les firmes (EADS, Boeing, Siemens) qui gèrent de plus en plus les frontières. Aujourd’hui ce marché de la frontière, la « xénophobie business »  comme l’intitule Claire Rodier dans un de ses livres représentent 19 milliards d’euros par an. Une privatisation de la  gestion des frontières, car cette gestion représentent un coût pour les États. Comme en témoigne le Maroc qui a déboursé 40% de son PIB pour la construction d’un mur de 2700 km avec le Sahara occidentale. Autre exemple, pour l’ensemble des frontières de l’Arabie saoudite, il va y avoir 5000 km de frontières blindés, avec 25 stations radars, 400 postes de frontières, 20 000 gardes-frontières, 20 avions, hélicoptères et drones. Une commande de 8 milliards de dollars où EADS devrait remporter l’appel d’offre. Sans oublier le mur entre Israël et les territoires palestiniens qui a un coût pour au kilomètre de 2,5 millions d’euros.

Ce blindage des frontières reflète le paradoxe des frontières contemporaines. Comme en témoigne la frontière entre les États-Unis et le Mexique qui est la plus traversée au monde, avec 42 points de passages, et une moyenne de 250 millions de traversées légales par an, sur une frontière de 3000 km. Avec un mur qui s’est construit entre le Mexique et les  au États-Unis moment où débuta l’intégration économique avec l’ALENA. Avec le budget de la patrouille aux frontières qui est passé aux  de États-Unis 400 millions à 1,5 milliards de dollars de 1993 à 2009, le nombre d’agents de 4000 à 16 000. Alors que dans le même temps, le Mexique est le deuxième marché à l’exportation des États-Unis. Sans oublier que les États-Unis représentent 50 % des importations mexicaines avec un commerce bilatéral de 320 Milliards de dollars.

Une prolifération des murs, et une réaffirmation des frontières qui est un processus qui s’auto-alimente. En effet, la construction d’une nouvelle frontière réoriente les routes migratoires vers une autre région, cette dernière qui va renforcer ses frontières pour faire face à ce flux…

Par Romain Dewaele

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