La Guerre Économique: Comment les États se font la guerre sans se livrer bataille.

73275178Les États connaissant aujourd’hui une nouvelle forme de mondialisation, qui a profondément modifié les anciennes conceptions de la puissance . La guerre économique caractéristique des relations internationales du 21ème siècle amène les États à développer de nouveaux outils de puissance basé sur une force économique et une capacité à affaiblir ses concurrents de manière permanente y compris en temps de paix.

La fin d’un monde bipolaire, caractéristique des relations internationales de la seconde moitié du XXème siècle, prend fin avec l’effondrement du bloc soviétique. Ainsi la guerre froide entre les deux superpuissances de l’après guerre s’estompe pour laisser place à une nouvelle forme d’opposition entre les nations prenant les allures d’une autre forme de,guerre, la « Guerre économique ». Malgré la pacification des relations depuis la chute du mur de Berlin, les rapports entre les États sont teintés de rivalité et ils se considèrent réciproquement comme ennemis ou rivaux. Cette nouvelle « guerre » recouvre de nouvelles dimensions. De la course aux armements et à la suprématie militaire succède la volonté d’influencer les centres de gravité de l’économie mondiale.
L’action militaire unilatérale à des fins de puissance est peu concevable de nos jours car moins acceptable par la communauté internationale. Les États ont du se montrer plus inventifs et trouver des moyens plus innovants et complexes afin d’accroitre leur puissance. Aujourd’hui la puissance d’un État s’évalue principalement sur son économie. Ces derniers tentent d’accroitre en priorité leur rayonnement économique au sein d’une concurrence mondiale très féroce. Nous sommes passés d’une logique géopolitique à une logique géoéconomique. La capacité d’un État à faire converger son intérêt économique et celui de ses entreprises a créé un nouveau paradigme de puissance. La force économique d’un pays est donc perçue comme fondamentale pour s’affirmer au sein d’un système international anarchique dans un cadre pacifique!

Les acteurs de la guerre économique

La guerre économique peut se définir comme étant la stratégie et le comportement économique agressif, essentiellement en temps de paix, d’une entreprise, d’un État, d’une ONG ou de tout groupement humain pour atteindre un objectif: conquérir ou protéger des parts de marché. Et ce, dans une dynamique de recherche, de préservation d’accroissement de la puissance
Les acteurs principaux de cette nouvelle forme de guerre sont les États en tant qu’acteurs politiques et économiques naturels et légitimes, les entreprises en tant qu’actrices majeures de la guerre économique et enfin la société civile et les ONGs tant l’information joue un rôle croissant dans notre société.

L’État, chef d’orchestre de la stratégie de puissance.
Autrefois acteur quasi unique des relations internationales, l’État a vu ses capacités d’action notamment économiques se réduire en raison d’une hyper mondialisation en cours depuis les années 1980 et le développement fulgurant des firmes multinationales. En ce qui concerne la France, la construction européenne a elle aussi contribué à l’affaiblissement du rôle des États dans la mesure où les pays membres ont été privés de certaines compétences au profit d’organes supranationaux. L’État reste cependant un régulateur économique, de par sa souveraineté absolue et perpétuelle, il détient une capacité à imposer le respect des lois et d’en sanctionner la violation sur son territoire. Son rôle reste prépondérant en matière de guerre économique, les actions menées par les principales puissances économiques mondiales montrent leurs rôles fondamentaux dans cet affrontement. L’influence des centres de gravité de l’économie mondiale ne passe plus seulement, comme auparavant, par la force militaire ou l’appropriation des matière premières, l’immatérialité caractérise les nouvelles forces à l’œuvre dans les affrontements économiques. La compétitivité, le patrimoine immatériel, la créativité ou encore l’innovation, deviennent des atouts fondamentaux pour s’armer au sein de la nouvelle mondialisation. Les États ont pour objectifs de les impulser, de les provoquer, c’est pourquoi ils restent des acteurs majeurs de la guerre économique.
Aux Etats-Unis par exemple, l’industrie est considérée comme un enjeu de sécurité nationale : l’État se pose donc en soutien aux entreprises nationales. En Europe la concurrence entre Airbus et Boeing illustre bien une concurrence apparemment « normale » mais en réalité elle s’est transformée en affrontement étatique. Cette guerre commerciale, marketing et diplomatique concentre des enjeux tellement importants en termes d’emplois, d’économie et de haute technologie que les État s’en mêlent.
Au Japon le Ministry of Economy Trade and Industry (METI) a pour missions première de soutenir les entreprises nationales qui se traduit par une politique de collecte ordonnée de données pour informer les entreprises japonaises sur les marchés étrangers, les nouvelles technologies et plus généralement les opportunités économiques et commerciales.
Ainsi les États sont des véritables catalyseurs où intérêts publics et privés fusionnent pour la mise en œuvre de stratégies globales et cohérentes.

L’entreprise au centre de la bataille.
Elles sont en première ligne des affrontements polymorphes qui animent la scène internationale. La mondialisation et l’ouverture des économies n’épargne aucune entreprise, et si les firmes multinationales ont su s’adapter dès le départ, les plus petites entreprises doivent faire face à une concurrence venant des quatre coins du globe. Les entreprises de taille mondiale sont les acteurs principaux de la guerre économique, et elles jouent également un rôle important dans la définition des stratégies des États. Ces derniers se concurrencent même pour conserver la présence de multinationales sur leur territoire ou les attirer puisqu’elles sont généralement génératrices d’emplois.
Certains chiffres illustreront au mieux la réalité de l’hyper-compétition et les affrontements voraces qui sont à l’œuvre à l’encontre des PME/PMI notamment en France. Selon une étude des anciens renseignements généraux, en 2006, 75% des entreprises françaises visées par une attaque clandestine extérieure comptaient moins de 500 salariés (9,5% automobiles; 7% aéronautique). Trois actions sur quatre seraient commanditées par des pays étrangers: 16% pour les Etats-Unis; 15% pour la Chine; 31% rien que pour ces deux pays.

Du coté de la société civile et des ONGs.
Le  développement des démocraties modernes offre de nouvelles perspectives à la société civile qui est désormais en mesure de faire pression sur les entités privées ou publiques notamment en matière d’écologie de protection de l’environnement, de la santé, des libertés individuelles. En près de 15 ans on a pu observer une montée en puissance de ces organisations en termes de taille, d’influence et de capacité. Le nombre d ‘ONG internationales est ainsi passé de 6 000 à 50 000. Aujourd’hui ces affrontements économiques se jouent donc aussi sur le terrain de la société civile. Il est l’un des terrains d’affrontement informationnel les plus actifs en raison de l’importance croissante de l’internet en tant que moyen d’expression, de vitesse de propagation et de portée globale. Cela en fait un outil privilégié pour la réalisation de campagne de désinformation ou de déstabilisation par une entreprise ou un État contre une entreprises concurrence ou un État hostile. Que leurs interventions soient idéalistes, sincères ou manipulées, elles participent à la configuration de l’échiquier concurrentiel ou s’affrontent les entreprises et parfois les États.

Les formes de la guerre économique

La guerre économique s’exprime à travers des affrontements de natures diverses. Les moyens et outils utilisés sont variés, les États usent de tous les moyens possibles pour accroitre leur puissance et n’hésitent pas à employer également des moyens illégaux.

Le hard power était l’outil privilégié jusqu’à la fin de la guerre froide, son utilisation n’a pas disparu mais demeure nettement moins fréquent de nos jours car elle consiste à contraindre un corps politique de manière coercitive à l’aide de moyens militaires, économiques ou technologiques. La pacification du système international a engendré une mutation des caractéristiques de la puissance des États pour laisser place depuis plusieurs années à la puissance de séduire avec le soft power qu’est la capacité d’obtenir ce qu’on veut en attirant et en persuadant les autres d’adopter ses objectifs. L’exemple américain illustre parfaitement cela tant ce pays a une politique si ce n’est une « géopolitique culturelle » en diffusant son modèle culturel et valeurs à travers sa langue, ses firmes, son industrie cinématographique, et plus largement via ses médias.

L’espionnage économique et les cyberattaques sont une réalité prégnante de la vie économique. Les États emploient des outils militaires au service de l’économie. Les affaires Snowden et Wikileaks démontrent l’ampleur des écoutes téléphoniques, contrôle de communications internet officiellement dédiées à la sécurité intérieure et la lutte antiterroriste, ils ont débordés sur le terrain économique avec une mise à contribution lors d’appels d’offres, opérations financières ou négociations internationales.
Concernant le cyber, les différents programmes américains auraient ciblés l’industrie nucléaire iranien pour ralentir leur programme nucléaire mais aussi pour des objectifs différents les défenses européennes. Ces programmes de cyber défense américains ont aussi des cibles industrielles, financières et commerciales civiles notamment vers l’Europe.
De plus, les prises de contrôle et de participation sont de véritable manifestation subtile de la guerre économique. Elles répondent certes à des motivations financières mais aussi à des considérations technologiques et stratégiques par une volonté de capture technologique. En France, des secteurs stratégiques tel le militaire terrestre, l’aéronautique et autres secteurs technologiques de pointe sont concernés par cette dynamique. En 2000, Gemplus entreprises françaises et leader mondial de la carte à puce subit une tentative de prise de contrôle par deux fonds américains. L’américain Alex Mandl prend la tête de Gemplus. En sus de cela il était également administrateur d’un fond d’investissement de la CIA (In-Q-Tel). Le risque de transfert technologique était alors avéré d’autant qu’il était membre du (BENS) association rassemblant hommes d’affaires américains et membre des services de renseignement et du Pentagone. Ces risques d’espionnage et de pillage économique et technologique se sont d’autant plus accrus par le fait qu’en France la culture du combat économique et celle de la protection n’est que très peu développée à l’instar des anglo saxons.

Des moyens plus innovants et tout aussi efficaces sont à l’œuvre. Le lobbying et l’influence normative consiste à procéder à des interventions destinées à influencer directement ou indirectement les processus d’élaboration, d’application ou d’interprétation des mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, de toute intervention ou décisions des pouvoirs publics.  Cet aspect ne fait que prendre de l’ampleur ces dernières années notamment à Bruxelles. La production de norme via le droit et la régulation internationale déterminent et fixent les modes de gouvernance, permettent à leurs acteurs de devancer la concurrence ou de la freiner. Les acteurs privés contribuent de plus en plus à leur élaboration. Rappelons qu’en France 90% des 30 000 normes applicables sont de portées européennes ou internationales. Le droit devient lui aussi un outil de guerre économique donnant lieu à une véritable « guerre du droit ».
Les États-Unis ont développé des lois défensives par leur capacité à sanctionner de manière unilatérale les entreprises étrangères présentes sur leur territoire (scandale Volkswagen), mais aussi des lois offensives dont l’objectif est d’empêcher la concurrence contre les entreprises américaines dans les zones de pays hostiles aux États-Unis (Amande de 9Mds infligée à BNP Paribas pour non respect des sanctions contre l’Iran).

Enfin l’intelligence économique est un outil de poids en mesure d’aider les différents acteurs dans cette bataille économique. L’intelligence économique c’est la maitrise de l’information, le but étant de connaitre son environnement extérieur et par conséquent  s’adapter par avance à sa conduite. Elle permet d’identifier les opportunités et les déterminant du succès, d’anticiper les menaces, de prévenir les risques, de se sécuriser d’agir et d’influencer, son monde extérieur dans une optique de compétitivité internationale.
L’intelligence économique permet de mieux connaître ses concurrents, les donneurs d’ordre, les règles et les normes qui peuvent influencer son activité et donc d’agir sur son environnement au lieu de le subir. Cette activité est déontologique et loin des pratiques d’espionnages, de vol et de trafic d’influence. Si l’on couple les activités propres à l’intelligence économique (veille, protection et influence) aux formes de la guerre économique, on s’aperçoit que l’intelligence économique est une véritable arme pour les entreprises et les États.

Si le hard et le soft power ont encore toute leur importance, il semble que le smart power soit le nouveau concept stratégique de puissance. Les États-Unis sont un leader incontournable de cette guerre permanente, ses concurrents européens, russes et chinois tentent tant que possible de palier leur retard comparatif. La France quant à elle rentre modestement et assez tardivement dans ce type d’affrontement. Pourtant François Mitterrand annonçait déjà cette guerre d’un nouveau genre:  » La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. […], ils sont très durs les américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort. »

Par Ibrahim Camara

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2 commentaires

  1. Bravo ! Les analyses sont intelligentes, pertinentes, et le ton ne ne semble ni politique ni partisan. Ça fait plaisir de lire quelqu’un en qui je peux m’identifier. J espère que d’autres articles vont suivre.

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