Le Sultan face au faiseur de Roi : deux ennemis au plus haut-sommet de l’Anatolie

Fethullah-Gulen-Depuis le 6 janvier dernier, le tribunal Caglayan d’Istanbul accueille le procès du plus célèbre des prédicateurs turcs : l’imam Fethullah Gülen. Alors que les peines encourues par la soixantaine de membres de son organisation ainsi qu’une dizaine d’anciens policiers se chiffrent à plusieurs centaines d’années de prison, on retient dans cette affaire l’acharnement du président turc Erdogan, bien décidé à mener les pires des représailles contre son ancien allié. Pourquoi l’imam Gülen, exilé depuis près de 15 ans aux Etats-Unis, est-il autant ciblé par le pouvoir en place ? Quelle est l’ampleur de son mouvement ? Retour sur une saga politico-judiciaire turque sans précédent.

Une influence tentaculaire à travers le Monde.

Fondé dans les années 70 par l’imam Fethullah Gülen, le mouvement religieux turc tant pourchassé par le président Erdogan est plus connu sous les noms d’ Hizmet (« le Service ») ou Cemaat («Communauté »). Véritablement actif depuis le début des années 90, ce mouvement se définie comme un « mouvement d’inspiration soufie » (le soufisme, un mysticisme de l’Islam) exerçant une influence réelle à travers le monde dans le but d’entretenir le rayonnement turc à travers la planète. Dans des domaines aussi variés que l’éducation, les médias, la culture ou les échanges commerciaux, ce mouvement transfrontalier s’est incontestablement imposé comme la vague sociale et religieuse turque numéro un dans le monde. En Europe, de nombreuses associations de soutiens scolaires fondées par ce mouvement ainsi que des comités d’entrepreneurs turcs tissent le réseau « Gülen » sur le vieux continent. Cette diffusion de la culture turque se propage également outre-Atlantique, là où l’imam en question s’est exilé depuis 1999 (dans l’état de Pennsylvanie). La Turkic American Alliance, principale fédération associative turc aux Etats-Unis, organise ainsi chaque année de nombreux colloques et séminaires autour de la culture anatolienne. Dans un pays où la liberté religieuse s’exerce fortement, Fethullah Gülen a su diffuser ses idéaux sur le plan éducatif ou culturel : sur fond d’échange interreligieux, une partie de l’opinion américaine s’interroge néanmoins sur le fonctionnement de ce réseau aux objectifs intellectuels assez flous. Sur le plan médiatique, le très réputé journal turc Zaman se pose en principal titre médiatique du mouvement. Tous ces exemples démontrent la forte implantation de ce que certains surnomment le « Lobby Gülen » : simple tremplin occidental pour la Turquie ou véritable groupe de pression transnational ? Le cas de ce mouvement est loin d’être éclairé, mais sa condamnation par le président turc et son souhait de la voir disparaitre s’inscrit dans une véritable chasse à l’homme, aux dessous très politiques.

Une menace pour le « Sultan » Erdogan

Unis pendant près de dix dans l’opposition au kemalisme en Turquie, Recep Tayyip Erdogan et Fethullah Gülen ont longtemps fait cause commune : le premier soutenu par le second, ce duo charismatique aurait pu encore aujourd’hui porter haut et fort une vision politique prospère sur le territoire turc. Mais divers événements ont considérablement refroidi cette alliance. L’exil américain du prédicateur en 1999 sur fond de problèmes de santé cachant en réalité une fuite de poursuites judiciaires, un éloignement de Gülen suite aux manifestations de Gezi à Istanbul, une trop forte implication dans la haute société turque maintes fois dénoncée par le clan Erdogan ont peu à peu refroidi cette alliance. Cette escalade connue ainsi son point de non-retour fin 2013 : alors que le gouvernement Erdogan doit subir la démission de trois ministres pour des faits de corruption, la confrérie Gülen profite de la dérive autoritaire du pouvoir en place pour s’y opposer, dénoncer cette corruption au plus haut sommet de l’état et imposer un véritable schisme politique en Turquie. A partir du moment où Erdogan se sent flouté et que ce mouvement lui fait de l’ombre, une obsession l’anime: mettre fin aux agissements de Gülen, quitte à en payer le prix fort. Les purges au sein de la police, de la justice et des médias se multiplient, jusqu’au procès qui se tient actuellement. Les gülénistes sont alors considérés comme des traitres, des dissidents soupçonnés de nuire au pouvoir en place, de terrorisme voir de préparer un coup d’État. Au-delà des déboires judiciaires et de la fracture sociopolitique, cet affrontement marque la principale difficulté de la vie politique turque à proposer une véritable alternative au pouvoir AKP: le courant güléniste, qui aurait pu se poser en véritable force politique dans le courant politique turc, se retrouve aujourd’hui sous le feu des projecteurs judiciaires et semble fragilisé par cette position très inconfortable. En véritable ennemi d’Etat, Fethullah Gülen doit aujourd’hui comparaitre pour « constitution d’une organisation terroriste » et « tentative de coup d’État ». Quand on connait l’acharnement de l’actuel président turc à éliminer toute forme d’opposition nuisant à sa soif de suprématie, l’accusation est à prendre très au sérieux. Bien qu’absent de ce procès, ce genre de condamnation marquerait un coup d’arrêt sérieux aux ambitions de Gülen dans son pays, mais pourrait également soulever un violent mécontentement de la part de ses partisans en Anatolie.
Le « chef de ce gang » selon les dires d’Erdogan a été froidement invité à se rendre en Turquie pour y affronter son jugement: en portant de si graves accusations à l’encontre de son principal opposant, Recep Tayyip Erdogan sait qu’il joue une grande partie de sa crédibilité. Dans sa quête de pouvoir absolu, le président turc devra continuer à affronter une opposition farouche, et le mouvement de Fethullah Gülen apparait comme l’obstacle de tous les dangers.

Par Vincent Moulai

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