RWANDA, L’inexorable Paul Kagamé.

paulC’est sans surprise que les députés rwandais ont adopté à l’unanimité, le 29 octobre 2015, un projet de réforme constitutionnelle visant à permettre à l’actuel Président Paul Kagamé de briguer un troisième mandat en 2017. Ce mardi 17 novembre 2015, le projet de réforme constitutionnelle est aussi adopté au Sénat et va permettre au Président rwandais de rester au pouvoir jusqu’en 2034. Cette éventualité ne semble nullement déranger la majorité des Rwandais tant le destin du pays semble inexorablement lié à celui de son Président. En effet, depuis son accession à la Présidence de la République en 2003 avec 95,05% des voix, Paul Kagamé a entrepris de grandes réformes économiques et sociales qui ont permis au Rwanda de devenir, vingt-et-un ans après le génocide de 1994, un des pays les plus avancés d’Afrique. Mais connaissons-nous vraiment ce président énigmatique d’un des plus petits pays d’Afrique ?

Paul Kagamé, le nouveau Mwami du Rwanda !

C’est en 1957 que Paul Kagamé est né sur la colline de Nyarutovu, au sud du Rwanda. À cette époque, l’ancien protectorat belge traverse une période de crises intenses liées aux désirs d’émancipation et d’indépendance de la bourgeoisie rwandaise (Batutsi) et aux revendications d’affranchissement de la classe politique Bahutu.
De 1899 à 1919, le Rwanda est placé sous le protectorat allemand et les premiers missionnaires allemands vont s’installer dans le pays dès 1900. Par souci de simplification d’une société rwandaise complexe dans son organisation, les colons allemands vont classer les Rwandais en trois catégories : Batutsi, Bahutu et Batwa. Avant l’arrivée des colons, le Rwanda était dirigé par une monarchie absolue, dont le Mwami Tutsi représentant la classe dominante traditionnelle, appuyé par d’autres chefs de clan, aussi bien Batutsi que Bahutu incarne le pouvoir. C’est néanmoins sur le Roi et l’aristocratie Tutsi que l’administration coloniale allemande (1894-1916), puis belge (1916 à 1958) va s’appuyer pour diriger le Rwanda au détriment des clans Bahutu majoritaires ce qui va exacerber les divisions. Dans les années 50, pourtant, cette alliance entre colons et bourgeoisie Batutsi va prendre tragiquement fin. Pour contrer les revendications Batutsi, le colonisateur belge va nouer une nouvelle alliance avec la majorité Bahutu, le but étant d’affaiblir la monarchie et de fragiliser les colonisés. En 1957, neufs intellectuels Bahutu publient Le Manifeste des Bahutu, pamphlet tribaliste qui traduit la fracture née d’un demi-siècle de colonisation. Dans ce manifeste, il est dénoncé le colonialisme Batutsi, l’exploitation des Hutus et, surtout, y est formalisée la distinction aussi bien géographique que raciale entre Batutsi et Bahutu. En 1959, avec la bénédiction des colons belges, les radicaux Bahutu organisent des pogroms et massacres contre la minorité Batutsi : c’est la « révolution rwandaise de 1959 » qui va pousser des centaines de milliers de Batutsi sur les routes de l’exil,majoritairement en Ouganda.

C’est durant cette période de troubles qu’en 1961, Paul Kagamé quitte, le Rwanda avec sa famille et des milliers d’autres Batutsi pour l’Ouganda. La même année, la monarchie est rejetée lors d’un référendum par 80 % des votants et la république est proclamée au Rwanda. Le Mwami est contraint à l’exil. En 1962, le pays devient indépendant et une politique suprématiste Bahutu est mise en œuvre, elle va même se durcir après la tentative de reprise du pouvoir par des exilés Batutsi. Plusieurs autres massacres et pogroms vont suivre en 1963, dans l’indifférence générale.

Durant 32 ans, le Rwanda va vivre sous la dictature des radicaux Bahutu, qui seront à l’origine des exécutions et du massacre de plusieurs milliers de Batutsi. Le coup d’État de Juvénal Habyarimana (1973-1994) contre Grégoire Kayibanda (1961-1973) ne va pas mettre fin à cette politique radicale Bahutu et va même conduire au génocide de 1994. Alors que leur pays est sous la coupe d’un régime qui les opprime, les Batutsi exilés s’organisent pour venir au secours de ceux restés au Rwanda, mais également pour mettre fin au règne des suprématistes Bahutu. Dans les années 80 sera créé le Front Patriotique Rwandais (FPR), dont la majorité des cadres comme Paul Kagamé sont issus de la National Resistance Army (NRA) de Yoweri Museveni. En effet, c’est en 1979, à l’âge de 22 ans, que Paul Kagamé rejoindra ce groupe de résistants ougandais soutenu par les États-Unis contre le régime d’Idi Amin Dada.

La victoire de Yoweri Museveni et de la NRA, dont une grande majorité de réfugiés Batutsi constituaient le noyau dur, va permettre à Paul Kagamé de monter en grade et d’être ainsi nommé au poste de Directeur adjoint du renseignement de l’armée ougandaise. L’Ouganda deviendra pour le FPR une base arrière pour conquérir le Rwanda.
C’est vers la fin de 1990 que le FPR organise sa première attaque d’envergure contre le régime. Cette attaque va se solder par la mort d’un des fondateurs du FPR, Fred Rwigema, mais va aussi permettre au FPR de prendre pied dans le nord du Rwanda et ainsi favoriser l’exode massif des Hutus vers le sud du pays et la capitale. La disparition de Rwigema va contribuer à l’ascension de Paul Kagamé au sein du FPR, dont il devient le Président, avec l’appui de Museveni.

Tout en négociant avec le gouvernement de Kigali, le FPR continue de faire pression sur le terrain militaire. Le 4 août 1993, les négociations d’Arusha prennent fin avec la signature du dernier accord qui devait ouvrir une transition politique et permettre le retour des Tutsi. Juvénal Habyarimana va retarder sa mise en application et ces accords seront rejetés par la branche la plus radicale du régime, représentée par la Coalition pour la Défense de la République (CDR) et les éléments plus radicaux du Mouvement Républicain National pour la Démocratie et le Développement (MRND) au pouvoir.
Le 6 avril 1994, l’avion du Président Habyarimana est abattu par un missile, c’est alors le début du génocide Batutsi et le meurtre des milliers d’autres opposants politiques Bahutu par le régime extrémiste hutu. Les milices du CDR, les Impuzamugambi et les Interahamwe du MRND vont installer des barrages dans de nombreux points des différentes villes du Rwanda afin de filtrer la population et tuer les Batutsi. La catégorisation de la population initiée dans les années 30 par le colon belge permettait facilement d’identifier les Tutsi grâce aux pièces d’identité, qui indiquaient l’origine « ethnique ». Les génocidaires s’étaient aussi appuyés sur la Radiotélévision Libre des Milles Collines (RTLMC) qui, de 1993 à 1994, distilla la haine du Tutsi et diffusa durant le génocide des ordres pour mener les massacres. Le 4 juillet 1994, le FPR atteint la ville de Kigali, capitale du Rwanda. Le génocide a déjà pris fin et ce sont 80 % des Tutsi du pays qui ont été massacrés.

Paul Kagamé, bâtisseur du nouveau Rwanda !

Quand le FPR prend en juillet 1994 le contrôle de Kigali et, quelque temps après, de la totalité du Rwanda, 800.000 Tutsis et Hutus modérés ont été massacrés par les miliciens et les membres des Forces Armées Rwandaises (FAR).
Le pays est totalement exsangue et le FPR fait de Pasteur Bizimungu, hutu, le Président de la République (1994-2000). Néanmoins, le véritable homme fort demeure Paul Kagamé. Vice-Président de la République et Ministre de la défense (1994-2000), il est celui qui dirige le Rwanda.

Le 23 mars 2000, après plusieurs désaccords avec son Vice-Président, le Président Pasteur Bizimungu est contraint à la démission et Paul Kagamé est élu au poste de Président de la République par le parlement rwandais. Il sera réélu en 2003 au suffrage universel direct avec 95% des voix et à 93% en 2010. Dès son élection en 2003, Paul Kagamé se donne pour objectif de développer et moderniser le Rwanda. Aujourd’hui, le pays fait figure de « miracle », avec 98 % de la population couverts par une assurance maladie universelle, 63 % de femmes à la Chambre des députés du Parlement rwandais, une mortalité infantile qui a chuté, passant de 86 ‰ en 2005 à 50 ‰ en 2010. L’accès à l’éducation s’y est nettement amélioré. L’entrepreneuriat est aussi le fer de lance de cette politique visant à l’émergence du Rwanda, la Banque Mondiale classe d’ailleurs le Rwanda en 2ème position après l’Île Maurice dans le Doing Business 2014 et 66ème sur 148 pays sur l’indice mondial de compétitivité établi par le Forum Économique Mondial. Le pays s’est même doté d’une agence nationale de développement, le Rwanda Development Board (RDB), et a initié en 2000 un plan de développement des infrastructures nationales d’information et de communication (INIC) qui, dans sa première phase entre 2000 et 2005, a permis de poser les fondements de la stratégie NTIC du pays en établissant les cadres institutionnel, réglementaire et juridique. En 2002, le pays avait deux fournisseurs d’accès à Internet pour 25.000 utilisateurs, en 2014, on en recensait dix pour 1,2 millions d’utilisateurs. Durant la deuxième phase du plan INIC (2005-2010), le Rwanda a amélioré ses infrastructures des TIC avec la création d’un centre informatique national et d’un réseau d’interconnexion à fibre optique reliant le pays aux câbles sous-marins internationaux, qui a permis de réduire le coût de la connexion à Internet dans le pays. En 2010, à la fin de la deuxième phase du plan INIC, l’ensemble de l’administration publique et des collectivités territoriales du Rwanda étaient connectées à Internet. Le Président rwandais et sa Ministre des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, sont d’ailleurs les plus actifs en Afrique sur le réseau social Twitter.

Paul Kagamé, le Président controversé.

Depuis l’invasion de la République Démocratique du Congo en 1996 par les troupes de l’Armée Patriotique Rwandaise (APR), le Rwanda et Paul Kagamé font face à des critiques faisant état des massacre de réfugiés hutus rwandais, mais aussi du financement de groupes rebelles dans l’Est de la RDC. Les assassinats récents d’opposants et d’un journaliste critique vis-à-vis du gouvernement rwandais n’ont fait qu’accroître ces critiques et ont même poussé les États-Unis et la Grande Bretagne, considérés comme les parrains du régime depuis 1994, à s’en désolidariser. Depuis la fin du génocide en 1994, la totalité du budget national du pays était financée par la communauté internationale. Le pays cherche à diminuer l’importance de cette aide afin d’être moins dépendant. En 2005, l’aide internationale représentait plus de la moitié du budget du pays. En 2012, le gouvernement belge a suspendu sa coopération militaire avec le Rwanda, suivi par les États-Unis.

Génération Paul Kagamé !

En dehors de la RDC, Paul Kagamé séduit une jeunesse africaine née dans les années 90, à la recherche d’un leader de la trempe de Lumumba et de Nkrumah.
C’est ainsi que, le 11 novembre 2015, le Président rwandais a reçu le Grand prix MEDays 2015 pour son leadership et son action pour la paix. Kagamé fascine tant il a réussi là où nombre de ses compères africains ont échoué. Le Président rwandais est parvenu à unir les rwandais au-delà de considérations « ethniques » encore à l’origine de guerres dans les pays voisins (RDC, Kenya, Burundi, etc.). En 2014, pour les commémorations des 20 ans de la fin du génocide rwandais, le président a tenu un discours très panafricaniste et anti-occidental. Il s’est surtout montré virulent envers la France, ancienne puissance colonisatrice, fustigeant non seulement son rôle durant le génocide mais aussi son ingérence dans la politique des États africains. Ce discours altermondialiste plaît à une partie de la jeunesse africaine avide de développement, de vision et surtout fortement « anticolonialiste ».

Par Antoine Valentin

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