Turbulences en Algérie

bouteflikaChute des prix des hydrocarbures, chaos libyen, guerre au Sahel, fragile Tunisie, lutte des clans au pouvoir, l’Algérie connait depuis de nombreux mois une forte zone de turbulences, pour le moment sans mettre en péril la résilience du régime.

Attentats de Paris, guerre en Syrie, COP21, élections régionales en France…la focale médiatique semble avoir occulté les profondes manœuvres interne du régime algérien. Reposant sur un tryptique DRS (renseignements)/ Présidence/ Armée, le régime algérien est entré dans l’après Bouteflika. Cette transition interne commence depuis, au moins, septembre avec la décision du président Bouteflika de limoger le général Toufik.  De son vrai nom Mohamed Mediene, le chef des moukhabarat, était depuis vingt-cinq ans l’homme-clé de l’État algérien. Invisible et inaudible, Toufik a été pendant un quart de siècle l’œil et les oreilles de l’Algérie d’Annaba à Oran, en passant par Tindouf et Ghardaïa. Il faisait partie des « janvieristes », ceux qui avaient en janvier 1992, après la victoire des islamistes du FIS (Front Islamique du Salut) au élections législatives, interrompu le processus électoral et destitué le président de l’époque Chadli Bendjedid. Respecté par les services français dans la lutte contre le GIA (Groupe Islamique Armé) et le GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat), Toufik a été remplacé par son éminence grise le général Hassan, de son vrai nom Abdelkader Aït Ouarab.

Mais ce dernier a été depuis quelques semaines condamné à cinq ans de prison pour « non-respect des consignes » et « destruction de documents ». Cette condamnation a fait sortir de son silence le général Toufik, dont on compte sur les doigts d’une main les photos et les déclarations publiques. En effet ce dernier a dans une lettre ouverte condamné la décision de la justice algérienne.

toufikLimogeage de Toufik, emprisonnement de son fidèle Hassan, le centre de gravité du pouvoir passe clairement à l’alliance Armée-Présidence contre le DRS, bien qu’ayant un maillage vertical dans l’État et horizontal dans la société. Une recomposition, voire même une consolidation des alliances au sommet de l’État qui sont les creusets du régime de Bouteflika depuis 1999. Lire aussi: jeu d’alliance en Algérie.

En 1999 après la guerre civile qui causa entre 60 000 et 200 000 morts, des milliers de disparus, de déplacés, et un traumatisme mémoriel, le régime reposait sur une alliance entre la Présidence et l’Armée avec le couple Bouteflika-Lamari. En 2004, l’anti-terrorisme imposa l’alliance entre le DRS et la Présidence. Et avec les élections de 2009 et de 2014, l’Armée a repris le dessus sur le DRS dans un contexte de retraite de l’élite issue de la « guerre de libération nationale ». L’Armée et la Présidence dominent donc le pays avec l’influence du FCE (Forum des Chefs d’Entreprises) le syndicat des grands patrons.

Patronat avec son chef Ali Haddad, Armée avec le général Gaïd Salah, mais c’est surtout au sein de la Présidence que se prépare l’après-Bouteflika. Âgé de 78 ans, Bouteflika au pouvoir depuis 1999, est de plus en plus diminué et se rend de plus en plus régulièrement à Grenoble pour des soins médicaux. C’est donc son frère Saïd, surnommé le « Régent de Zéralda » (lieux de résidence du président) qui s’active dans la stratégie de faire perdurer le régime malgré la lutte des clans, comme en témoigne les rencontres à Hydra dans la banlieue d’Alger entre tous les protagonistes qui cherchent le dauphin de Bouteflika.

Des réunions en quasi-conclave dans un contexte économique et géopolitique inquiétant pour le pays. Cela va du chaos libyen avec l’implantation de l’État Islamique, l’impossibilité de réunir dans un gouvernement d’union nationale les Parlements de Tripoli et de Tobrouk, et les  Toubous du Fezzan quasi-autonomes malgré l’intense activité du ministre des Affaires étrangères de l’Algérie Ramtane Lamamra; la guerre au Sahel où l’armée française n’arrive pas à éradiquer les djihadistes cachés dans des États faillis même si la diplomatie algérienne a permis de rallier les Touaregs contre les djihadistes; la fragile Tunisie d’ou partent combattre de nombreux jeunes en Syrie-Irak pour l’EI; l’autonomisme du djebel Kabyle; le lancinant conflit du Sahara Occidental qui empoisonne les relations avec le Maroc, et la conjoncture économique.

Une conjoncture économique marquée par la chute des prix des hydrocarbures. Cela impacte fortement l’Algérie, dont 80% de ses revenus sont issus des hydrocarbures. La rente des hydrocarbures étant le creuset de la stabilité du régime, par une clientèle politique arrosée et une paix sociale achetée. Mais depuis 2011, les prix du pétrole (auxquels sont indexés ceux du gaz) ont chuté de 50%. Cette chute des prix provoquant une inflation et de l’endettement dans un pays où 95% de ses recettes extérieures viennent du secteur énergétique tout comme 60% de son budget étatique. Jusqu’à présent, le régime algérien faisait le dos rond à chaque baisse des prix des hydrocarbures plutôt que de faire des réformes dans le domaine du tourisme, de l’agriculture et de l’industrie, or actuellement la baisse est durable.

Or, comment intégrer économiquement la jeunesse du pays ? Un pays de 40 millions d’habitants avec 30% de cette population qui a moins de quinze ans, avec 70% d’urbains et avec 90% des Algériens qui vivent sur 10% du territoire.

(lire aussi: https://globalediplomatie.com/2015/08/14/de-quoi-le-regime-algerien-est-il-le-nom/ )

Par Romain Dewaele

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