Géopolitique d’Al Jazeera

Al_jazeeraAtteint par le « syndrome du Koweït », le Qatar conscient de prévoir l’après-GNL (Gaz Naturel Liquéfié), développe une stratégie de globalisation par l’image avec une politique de puissance à la fois dans les domaines classiques de la puissance (réarmement) et avec une politique de Soft Power (« pouvoir feutré » pour Gérard Chaliand). Cela passe par la culture, le sport, et les médias. Comme en témoigne la chaîne Al Jazeera, dont le succès paroxystique et crépusculaire fut les « Printemps arabes » de 2011. Explications.

 Après un coup d’État de palais en 1995, l’émir Hamad Ben Khalifa Al Thani décide de changer radicalement la politique étrangère de son père. Désormais le Qatar veut se faire connaitre. Fin connaisseur des rouages de la globalisation, les dirigeants du Qatar vont pour cela racheter en 1995 une chaine saoudienne en déliquescence, par la censure du royaume. Cette chaine c’est Al Jazeera, « l’île » en arabe. Vecteur de notoriété pour le minuscule Qatar (11 000 kmpour deux millions d’habitants dont 20% de nationaux) cette chaîne est essentiellement composée d’anciens journalistes et techniciens de la version arabe de la BBC, les Qatariens étant à l’écran sont assez rares.

Créée en 1995, la chaîne commence à diffuser en 1996, avec dès le départ un succès important. Un succès notable qui s’explique par la configuration du paysage médiatique du monde arabe à cette époque. En effet, dans l’ensemble du monde arabe les chaines de télévision sont pour la plupart des chaines d’État, qui diffusent la propagande des régimes. À l’inverse, la ligne éditoriale d’Al Jazeera est de dénoncer l’absence de démocratie, le manque de justice sociale et d’État de droit. Le monde arabe voit pour la première fois des opposants avoir une tribune. Cependant, Al Jazeera s’interdit deux choses. La première est de ne pas avoir ce ton sur la situation politique du Qatar, ni sur celle de l’Arabie Saoudite. Même si cette dernière ligne rouge est depuis quelque peu infléchie.

En effet, depuis les « Printemps arabes » de 2011, les deux plus puissantes pétromonarchies du Golfe n’ont pas adopté la même ligne. Le Qatar fut sur une ligne pro-changement en finançant les Frères musulmans en Tunisie avec Ennahdha, en Égypte avec l’ex président Mohamed Morsi, en Libye avec Fajr Libya et en Syrie. Or l’Arabie Saoudite ne tolérant aucun concurrent dans l’islam sunnite politique, fut foncièrement anti-Frère musulman comme en témoigne le soutien au président Al Sissi en Égypte.

ben ladenAu-delà des critiques sur les régimes arabes, Al Jazeera tire son succès en diffusant les vidéos d’Al Qaïda et notamment à une époque de son chef Oussama Ben Laden et d’Ayman Al Zawahiri désormais, sans oublier la couverture des guerres d’Irak et d’Afghanistan.

Présente dans l’ensemble du monde arabe, Al Jazeera sait sur quelle fibre jouer pour accroître sa notoriété. En effet, de Rabat à Bagdad, de Doha au Caire, la cause palestinienne représente une charge symbolique très forte pour les opinions arabes et musulmanes en général. Al Jazeera a donc diffusé très largement la deuxième Intifada d’octobre 2000. De même, si cette chaîne est accusée de porosité avec les islamistes, et même si cette mouvance regroupe des partis extrêmement différents, il est clair que la chaîne assuma un tournant islamiste au moins dès 2003 avec comme directeur général le Palestinien membre des Frères musulmans Wadah Khanfar. Cela s’est vu avec des membres du Hamas et du Djihad Islamique régulièrement invités.

AL-JAZEERAVidéos d’Al Qaïda, couverture des crises du Proche et du Moyen-Orient, tribunes pour les opposants…Le succès de cette chaîne atteint un succès paroxystique et crépusculaire en 2011. En effet, de la Tunisie à la Syrie en passant par l’Égypte et la Libye, Al Jazeera fut en première ligne dans la retransmission des moments révolutionnaires arabes. C’est à ce moment-là, que la ligne éditoriale d’Al Jazeera, le Soft Power du Qatar, et sa politique étrangère furent en totale symbiose. Néanmoins, dès l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans en Tunisie, en Égypte, et partiellement en Libye, la relative absence de couverture de la révolte confessionnalo-sociale des chiites à Bahreïn réprimée par l’armée saoudienne ont retourné l’image de la chaine. En effet, désormais Al Jazeera est dans le même « camp » que les nouveaux régimes, le ton est moins critique vis-à-vis des régimes, la chaine perd ce qui faisait sa différence par rapport aux autres, d’une chaine d’opposition la chaine est devenue une chaine pro-gouvernemental dans les pays dirigés par les Frères musulmans. Dès lors, la chaine a perdu depuis 2011 30% de son audience (Wadah Khanfar fut remplacé en 2011 par cheikh Ahmad Al Thani, un cousin de l’émir), et voit la concurrence s’accroitre avec les chaines Al Arabiya, Sky News Arabiya, France 24 arabe…Sans oublier les réseaux sociaux avec une jeunesse du Golfe qui est au sein du monde arabe la plus connectée.

Mise à mal par la concurrence au sein du monde arabe, Al Jazeera se développe à l’internationale. Avec une version en anglais (Al Jazeera America), en turc, en swahili, et dans les Balkans (en serbo-croate). Les dirigeants du Qatar voulurent même une version en langue française et espagnol, pour le moment en vain, même si la chaine BeIN Sports est une émanation de Qatar Media Corporation, un organe du diwan qui gère l’ensemble des médias du Qatar.

Par Romain Dewaele

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