Égypte : vers un coup d’État de palais ?

sissi

Les attentats du 13 novembre à Paris ont, et c’est compréhensible, éclipsé la situation politique et géopolitique égyptienne. Une Égypte rythmée par deux événements, d’une part les élections législatives qui se déroulent sur plusieurs mois, et l’enquête autour du crash dans le Sinaï d’un avion russe, attentat revendiqué par l’État Islamique. Ces deux faits peuvent illustrer une hypothèse de coup d’état de palais en Égypte. Explications.

Le 3 juillet 2013, après des semaines de contestation populaire contre le président frériste élu démocratiquement Mohamed Morsi, l’armée par un coup d’état dépose le président Morsi. Après une transition menée pendant quelques mois avec Adli Mansour, le maréchal Abdel Fattah al Sissi devient président en mai 2014. Le retour au pouvoir d’un militaire, est venu sanctionner un mouvement contre-révolutionnaire et montrer une nouvelle fois le poids politique de l’armée dans ce pays depuis le coup d’état de 1952. De Nasser à Sissi en passant par Sadate et Moubarak, l’armée est en Egypte un véritable État dans l’État avec un poids politique mais aussi économique considérable. C’est d’ailleurs l’armée qui fit tomber Hosni Moubarak en 2011 suite aux pressions des États-Unis, sponsor de cette institution depuis 1978 lorsque Israël et l’Égypte firent la paix.

Au pouvoir, Sissi axa sa politique sur deux projets. Deux projets pour légitimer son coup de force vis-à-vis de l’opinion égyptienne en ébullition depuis 2011, et à l’égard des puissances internationales et régionales. Le cap fixé par le raïs égyptien était donc la sécurité et la croissance économique.

Au niveau économique, l’Égypte pâtit depuis la révolte de 2011 d’une crise dans le tourisme, poumon de l’économie. Si l’activité touristique était en berne depuis 2011 et se cantonnait dans des zones très restreintes, le crash dans le Sinaï d’un avion russe qui venait de Charm El Cheikh par l’État Islamique va faire du pays une destination touristique maudite, et provoquer durablement une crise dans ce secteur. Il reste donc pour l’économie du pays,  les transferts courants des égyptiens de l’étranger, la rente pétrolière, les revenus issus du canal de Suez, et les aides saoudiennes et américaines. Mais le retrait géopolitique des États-Unis du Moyen-Orient, et les difficultés économiques de l’Arabie Saoudite peuvent impacter plus sévèrement l’Égypte, qui se trouve et va se trouver dans des situations d’insécurité alimentaire du fait que ce pays est en 2015 le premier importateur de blé au monde. Une consommation de blé subventionnée par l’État pour faire baisser le prix. Le budget égyptien est donc doublement impacté. Un tourisme en berne, un État qui s’endette, les retombées du dédoublement du canal de Suez qui tardent, au niveau économique, le président Sissi a perdu son pari.

charm el cheikhMoins d’emplois dans le secteur du tourisme qui représente 45% des emplois du pays, c’est plus de chômage dans un pays très jeune avec 31% de la population qui a aujourd’hui moins de quinze ans. Des perspectives économiques en berne, une jeunesse urbaine frustrée politiquement depuis 2011, les partisans des Frères musulmans radicalisés, une répression politique de Sissi qui donne 40 000 prisonniers politiques…l’Égypte est désormais une terre d’implantation de l’État Islamique. En particulier dans le Sinaï, à l’est du pays, dans une zone de trafics, et où les populations bédouines ont souvent été considérées comme des citoyens de seconde zone. Or la crédibilité et la légitimité du président Sissi est au niveau interne et externe la lutte contre le terrorisme. Au plan interne, une partie des Égyptiens acceptaient fatalement la répression au nom de la sécurité, au niveau diplomatique, les puissances régionales et internationales soutenait le retour à l’ordre d’un militaire pour garantir à Israël sa sécurité, contenir le chaos libyen, avoir un allié au bout de la mer Rouge et la lutte contre l’État Islamique. Une crédibilité à l’internationale ruinée par cet attentat lorsque Washington et Londres ont rapidement affirmé que la piste de l’attentat était la bonne, et même par Moscou lorsque la Russie décida de rapatrier tous ses touristes. Alors que depuis des mois la législation contre le terrorisme était extrêmement forte en Egypte.

On voit donc que tant au niveau économique avec 40% de personnes sous le seuil de pauvreté et un taux de chômage avoisinant les 15% officiellement, qu’au niveau sécuritaire, l’homme fort de l’Égypte vacille. Pis encore, le déni des autorités au moment du crash de voir la main de l’EI dans cet attentat a profondément décrédibilisé Sissi.

Les échecs de Sissi qui fragilisent son pouvoir conjugués aux urgences sécuritaires et économiques, ne peuvent être sans conséquences politiques. Si les puissances régionales et internationales ne veulent pas de regime change, l’hypothèse d’une transition interne avec un nouveau militaire au pouvoir n’est pas à exclure.

Par Romain Dewaele

 

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