Russie – Turquie : une relation contrariée

Alors que la Turquie vient d’abattre un avion de chasse russe, à l’heure où le conflit syrien occupe le devant de la scène internationale, il convient d’élargir la focale, et d’en profiter pour étudier les relations entre deux protagonistes majeurs du conflit : la Russie et la Turquie. En effet, les relations entre Ankara et Moscou reposent sur un paradoxe, des liens étroits sur les sujets économiques, mais une relation de féroce concurrence, voire d’hostilité sur le terrain diplomatico-militaire.

La Russie et la Turquie c’est d’abord de nombreux points communs : ce sont, chacun à leur manière, un pays, un peuple et un Etat qui se sont inscrits durablement dans l’Histoire. Les deux pays furent de grands Empires, jusqu’en 1918 pour la Turquie Ottomane, jusqu’en 1989 pour la Russie Soviétique. A cheval sur deux continents, l’Europe et l’Asie, chacun des pays, aura, tout au long de son histoire, alterné entre attrait et répulsion pour l’Occident, entre volonté d’imitation (Pierre 1er & Atatürk) et construction de son propre modèle politique et social. Enfin, depuis le début des années 2000, on assiste à un retour en force des deux nations, sur le terrain économique et militaire, tandis que s’affirment à la tête de chacun des États des leaders solidement établis au pouvoir, Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine.

Alors, les relations russo-turques : au beau fixe, ou glaciales ?

Économiquement, deux nations qui ont tout pour s’entendre

Les relations russo-turques de ces dernières années sont marquées par un rapprochement très fort sur le terrain économique, notamment dans le domaine énergétique, et en premier lieu, autour du gaz naturel.  En effet, si la Turquie est l’un des principaux clients de l’économie russe, c’est particulièrement en matière énergétique : 60% du gaz consommé en Turquie provient de la Russie. Or, depuis 2014, les relations entre les deux pays sur le gaz sont passées de « bonnes » à « excellentes », en témoigne l’épisode du « Blue Stream ». En effet, le 1er Décembre 2014 à Ankara s’est jouée une évolution majeure entre les deux pays. Depuis le début des années 2000, la Russie et la Turquie préparaient et mettaient en place deux projets distincts de gazoducs. La Russie misait sur le projet « South Stream », qui devait acheminer le gaz russe vers l’Europe consommatrice, via la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, la Slovénie et le Nord de l’Italie. De son côté, la Turquie cherchait à développer son projet « Nabucco », un réseaux de gazoducs pour transférer le gaz turkmène, iranien et azéri en Europe, via la Turquie. La Turquie cherchait donc à contourner la Russie, et inversement. Mais à l’hiver 2013-2014, la donne change, notamment avec le refroidissement des relations entre l’Europe et la Russie sur la question ukrainienne. La Russie cherche alors à abandonner le projet « South Stream », dont les premiers travaux avaient pourtant débuté, et souhaite mettre en place un nouveau réseau avec la même destination (l’Europe) mais un trajet différend, qui éviterait l’Europe centrale. C’est chose faite avec le développement, en partenariat avec la Turquie, de « Blue Stream », un gazoduc déjà existant, qui relie les deux pays par la Mer Noire. En service depuis 2002, le gazoduc avait jusque là une capacité plutôt limitée et modeste (16 milliards de mètre cube par an). Avec cet accord, c’est une augmentation exponentielle de la capacité de « Blue Stream » qui est prévue, pour atteindre à moyen terme 60 milliards de mètre cube par an, le tout accompagné d’un second réseau de gazoduc, en parallèle. « Blue Stream » à de facto enterré « South Stream » et « Nabucco ». L’objectif, à terme, est de faire de la Turquie un « hub », une plaque tournante énergétique de la région, dont la Russie serait l’amont, et l’Europe l’aval. C’est un tournant majeur dans les dynamiques économiques entre la Russie et la Turquie, et pour toute la région.

La « diplomatie de l’énergie » se joue aussi au niveau de l’atome : Depuis 2010, Rosatom, l’agence nucléaire d’Etat Russe est le constructeur de la première centrale nucléaire turque, un projet d’une  valeur de 19milliards. Mais Rosatom n’est pas seulement le constructeur de la centrale, l’entreprise russe en sera aussi dans les années à venir le propriétaire et l’opérateur. C’est donc un partenariat majeur, solidement ancré dans le long terme, qui s’est noué entre les deux pays sur la question du nucléaire civil.

Enfin, chaque année, plus de 4 millions de touristes russes se rendent en Turquie, ce qui en fait le second groupe de touristes dans le pays, derrière les allemands. Cette manne financière est loin d’être négligeable pour Ankara. In fine et de manière générale, la Russie demeure depuis plusieurs années le premier ou le second pays partenaire de la Turquie en valeurs d’importations (plus de 20 milliards de dollars, essentiellement des hydrocarbures), et Moscou, par ses importations de produits turcs, est parmi les plus importants clients de la Turquie. En tout et pour tout, les échanges commerciaux entre les deux pays pourraient atteindre 100 milliards de dollars en 2020.

Diplomatiquement, une concurrence sur les mêmes sphères d’influence

Si économiquement, la Turquie et la Russie vivent une petite idylle, les relations sont beaucoup plus tendues d’un point de vue politique, et plus généralement, diplomatique. Les deux pays cherchent en effet à établir – ou à conserver – leur influence sur deux régions précises, l’Asie Centrale et le Moyen-Orient. Ces zones géographiques concentrent une multitude de situations de concurrence et de tension entre Ankara et Moscou.

L’Asie Centrale (Ouzbekistan, Kazakhstan, Kirhizistan, Tadjikistan, Turkéministan…) est, historiquement, une des principales zones d’influence de la Russie : incorporée peu à peu à la Russie tsariste à partir de la seconde moitié du XIXème siècle, c’est cependant une région plutôt « secondaire » pour Moscou lors de la période soviétique. A la chute du mur, on peut même dire que l’influence de la Russie « recule » dans la région. Mais la nature a horreur du vide, et c’est bientôt la Chine et les Etats-Unis, mais aussi la Turquie, qui tentent de nouer de plus étroites relations avec les nouvelles républiques d’Asie Centrale. En effet, Ankara a tenté, tout le long des années 90, de développer dans la région des réseaux et une influence. Se prévalant de liens historiques avec le « Turkestan » (les turcs, historiquement, étant originaires d’Asie centrale, et les populations actuelles parlant des langues dites « turques »), Ankara n’aura ainsi de cesse de courtiser ces pays sortis du giron soviétique. Ainsi, la Turquie est le premier pays à reconnaître l’indépendance de l’Ouzbekistan, du Kazakhstan, du Turkéministan, ainsi que des petits pays caucasiens. Sous l’impulsion notamment de son président Turgut Ozal, la Turquie cherche à bâtir de nouveaux liens culturels (par exemple, avec la création de TRT Avrasya, aujourd’hui TRT Avraz, une chaîne de TV turque destinées à toutes les populations turcophones), et économiques (les investisseurs turcs sont parmi les premiers à investir dans la région à la fin du communisme) avec les pays du « Turkestan ». Mais cette politique a pour l’instant peu porté ses fruits, et s’est avérée décevante pour Ankara. A contrario, la Russie, qui n’a jamais complètement disparue de la région, s’est réimposée comme l’acteur majeur, et tente de contenir les avancées chinoises et américaines. Les relations politiques sont au beau fixe, notamment avec la création par Moscou et Pékin de l’Organisation de Coopération de Shanghai en 2001, et l’adhésion des pays d’Asie centrale. Enfin, de nombreux partenariats économiques, énergétiques, ou aérospatiaux (base de lancement spatial de Baïkonour au Kazakhstan), lient solidement Moscou et ses anciens satellites.

Au Moyen-Orient, la situation est symétriquement inverse : c’est la Russie qui est en position « d’outsider », et qui tente de tirer son épingle du jeu dans une zone où la Turquie est très influente. Ankara à une relation privilégiée de longue date avec les États arabes, d’autant plus que l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002 et la relative prise de distance avec les USA et Israël a  considérablement accéléré ce rapprochement. La Russie quant à elle, profite des atermoiements des chancelleries occidentales, notamment après les différents épisodes du printemps arabe, pour nouer des partenariats stratégiques avec les pays de la région. L’archétype de cette politique est le cas Egyptien : après le gel de l’aide militaire américaine au Caire en 2013 (pour protester contre la répression qu’a connu le pays à l’arrive au pouvoir d’Abdel Fatah Al Sissi), Moscou a su habilement séduire l’Egypte. C’est ainsi que Vladimir Poutine a été reçu en grande pompe en février dernier en Egypte, avec à la clef la signature de contrats de plusieurs milliards de dollars, principalement dans le domaine militaire. Enfin, la Syrie est le terrain d’opposition frontale des deux pays. Derrière le soutien à Bachar Al Assad, la Russie cherche notamment à maintenir un accès privilégié « aux mer chaudes », via le port de Tartous octroyé à la flotte russe par Damas. Son soutien au régime est moins idéologique que pragmatique : maintenir un allié en place, conserver des avantages stratégiques. De son côté, la Turquie a une position opposée : favorable au début de la crise syrienne à une transition en douceur du pouvoir politique de Damas, Ankara finit par devenir rapidement un des acteurs de la région le plus hostile au régime baasiste, au point d’avoir un rôle ambigu à l’égard de l’État Islamique. La Turquie « a misé » en quelque sorte sur la chute d’Al Assad, et son maintien au pouvoir serait un cuisant échec pour la diplomatie turque, qui cherche ainsi en même temps à limiter l’influence de l’Iran et d’un « arc chiite » dans la région (Iran, Irak, Syrie). Pour gêner la progression de la Russie, la Turquie sait aussi habilement utiliser son rôle de membre de l’OTAN : implantation sur son sol en 2011 du bouclier antimissile américain, et en 2012 de missiles PATRIOT de l’OTAN. Comme la volonté de faire chuter Bachar Al-Aassad, ces implantations de missiles visent à limiter l’influence de l’Iran, mais aussi de la Russie dans la région.

Au delà de la présentation de zone de tensions et des outils déployés par chaque acteur pour accroitre sa puissance, il est particulièrement intéressant d’observer ce décalage entre une idylle d’un point de vue économique, et des frictions si fortes sur le terrain diplomatique et militaire. Qui, du « doux commerce » ou de « la montée aux extrêmes » prendra l’ascendant dans les relations entre la Turquie et la Russie pour les années à venir ?

Par Robin Padilla

 

 

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