« Le Haut-Karabagh a droit à un État pour se protéger » notre entretien avec le Représentant du Haut-Karabagh en France

représentant haut karabagh

Suite à notre entretien avec l’Ambassadeur d’Azerbaïdjan (retrouvez notre article ici) , Globale diplomatie, s’est dans un souci d’impartialité, entretenu avec Hovhannès Guevorkian le Représentant de la République du Haut-Karabagh en France. Entretien

Globale Diplomatie : Monsieur Guevorkian, le conflit du Haut-Karabagh est assez peu médiatisé en France, on en parle très peu, à l’heure d’aujourd’hui quelle est la situation sur le terrain ?

Hovhannès Guevorkian : Le conflit a connu une phase militaire entre le Haut-Karabagh et l’Azerbaïdjan de 1991 à 1994. En 1994 un cessez-le-feu tripartite a été signé par le Haut-Karabakh, l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Depuis, la paix reste fragile entre les parties au conflit puisque des escarmouches font régulièrement des victimes parmi les soldats de part et d’autre. Au niveau diplomatique, une structure a été mise en place sous l’égide de l’OSCE – le groupe de Minsk – avec une coprésidence française, américaine et russe. Cette structure a été mandatée par la communauté internationale pour trouver avec l’ensemble des protagonistes une solution juste, équitable et définitive au conflit. Cependant, l’Azerbaïdjan ne souhaite aucun contact direct avec les autorités du Haut-Karabagh et notre Etat n’est pas associé aux discussions conduites sous l’égide de ce groupe. Or il est irréaliste de penser résoudre le conflit sans dialoguer avec les représentants des populations concernées au premier chef. Ceci nous laisse penser que l’Azerbaïdjan sabote ainsi les initiatives du groupe de Minsk et n’est pas réellement intéressé par la paix. Par conséquent, nous sommes dans un entre-deux, ni guerre, ni paix.

GD : Ce conflit est donc de basse intensité, vous avez parlé de morts, combien y-a-t-il ?

HG : Cela dépend des années, mais depuis deux ans le nombre de morts augmente. L’an dernier, il y a eu soixante morts de part et d’autre. Cette escalade est liée à la situation économique de l’Azerbaïdjan. Le conflit permet au régime dictatorial azerbaidjanais de focaliser l’attention de sa population sur un bouc-émissaire : le Haut-Karabagh. Pendant ce temps, le régime s’enrichit en détournant les richesses du pays, issues de l’exploitation du gaz et du pétrole. La baisse du cours des matières premières, et la capacité décroissante du régime à acheter la paix sociale, conduit Bakou à intensifier sa rhétorique guerrière contre le Karabagh. Un exemple : afin de diminuer les tensions sur la ligne de front, nous avons proposé que les parties au conflit retirent leurs tireurs d’élite. L’Azerbaïdjan a refusé. Un autre exemple: l’Azerbaïdjan bloque régulièrement les propositions du groupe de Minsk et de la communauté internationale de mettre en place des mécanismes d’investigation sur des violations du cessez-le-feu.

GD : Vous avez parlé du Groupe de Minsk qui ne trouve pas de solutions, mais entre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, comment faire ?

Haut-KarabakhHG : L’intégrité territoriale est un concept qui vaut lorsqu’un Etat en agresse un autre pour se saisir de son territoire. Ici ce n’est pas le cas. L’Arménie a été alliée au Karabagh durant le conflit mais c’est bien les karabaghiotes eux-mêmes qui ont fait sécession et qui sont les sujets du Droit international à considérer. Pour comprendre leurs motivations, il faut se poser la question de savoir ce qu’est un État. Un Etat est une structure qui doit protéger ses citoyens. Dans notre cas, la population du Haut-Karabagh, auparavant sous juridiction azerbaïdjanaise, était menacée en tant que telle par l’État-même qui était censé la protéger : l’Azerbaïdjan. Donc lorsqu’un État menace physiquement une de ses communautés constitutives, celle-ci a le droit – je dirais même qu’elle a le devoir – de se séparer pour se protéger. Il n’y a donc plus de sens à parler d’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan. Là est la clé du conflit, c’est un droit inaliénable parce que c’est d’abord une question de survie et de sécurité physique, pas une question de territoire.

Par ailleurs, Il faut avoir trois éléments en tête pour comprendre comment nous en sommes arrivés là. D’abord, en 1920, c’est-à-dire après la soviétisation,  le parti bolchevik a décidé de rattacher le Haut-Karabagh contre la volonté de sa population à l’Azerbaïdjan. Par la suite, cette même population a été exposée en permanence à des discriminations de la part des autorités de Bakou pendant toute l’époque soviétique. Enfin, durant la période qui a précédé la  chute de l’URSS, l’Azerbaïdjan a intensifié la violence en répondant par des pogroms aux demandes d’égalité de sa minorité arménienne du Haut-Karabagh. La guerre d’indépendance à laquelle nous avons été contraints a été l’expression légitime du droit à la vie face à un Etat qui nous massacrait.

GD : Vous avez parlé de massacre, l’Ambassadeur de l’Azerbaïdjan a lui aussi parlé de nettoyage ethnique des Azerbaïdjanais au Haut-Karabagh…

HG : Je vous rappelle qu’avant le conflit, nous étions rattachés à l’Azerbaïdjan qui dispose du monopole de la violence : armée, police, KGB, forces de sécurité. Les massacres de personnes ciblées sur une base ethnique ne peut être et n’est que de son seul fait. Ces massacres ont lieu dès 1988 à Soumgaït, Kirovabad et Bakou.

Après, mais seulement après, les populations arméniennes ont font sécession là où elles sont majoritaires, c’est-à-dire au Karabagh. On assiste alors effectivement à l’exode de la population azerbaïdjanaise du Karabagh mais aussi à l’exode des Arméniens de l’Azerbaïdjan. La politique de communication bien rôdée de Bakou fait qu’on évoque toujours les premiers et jamais les seconds qui représentaient quand même 500 000 personnes.

Mais là n’est pas le plus important. Le plus important, c’est qu’on ne peut pas mettre sur le même plan des réfugiés de guerre et une population qu’un Etat veut exterminer sur un territoire dont il avait le contrôle.

GD : Quand on regarde une carte, on constate que l’Arménie veut établir une continuité terrestre entre son territoire et le Haut-Karabagh, à terme ne va-t-on pas assister au rattachement du Haut-Karabagh à l’Arménie ?

HG : Le rattachement n’est pas à l’ordre du jour ni du Haut-Karabagh, ni de l’Arménie. En 1988, le Haut-Karabagh avait demandé son rattachement à l’Arménie soviétique ce qui fut refusé par Moscou, sur des critères de droit soviétique. Dès lors, le Haut-Karabagh soucieux de la légalité s’est conformé à la législation en vigueur.

En outre, il faut savoir que le 30 août 1991, s’appuyant sur la loi du 3 avril 1990, l’Azerbaïdjan a déclaré son indépendance de l’URSS. Et deux jours plus tard, s’appuyant exactement sur la même législation, le Haut-Karabagh a déclaré la sienne de l’Azerbaïdjan. Le 10 décembre de la même année, nous avons organisé un référendum pour confirmer cette indépendance. Nos efforts actuels ne visent donc pas à être rattaché à l’Arménie, mais à devenir un État reconnu internationalement. J’ajoute que ceux qui contestent le processus par lequel nous sommes devenus indépendants devraient également contester l’indépendance de l’Azerbaïdjan et demander la restauration de l’URSS puisque ces processus n’en font en vérité qu’un.

GD : Votre principale priorité est donc d’être un État reconnu ?

HG : Oui, et d’abord par les pays impliqués diplomatiquement dans la résolution du conflit. Le problème est que les pays concernés ne reconnaissent pas le Haut-Karabagh car ils estiment que cela pourrait nuire aux négociations en cours. C’est pour cela que même l’Arménie ne reconnait pas le Haut-Karabagh. Cependant, nous avons des Représentations en Australie, en Allemagne, au Liban, en Russie et aux États-Unis et nous entretenons un dialogue politique officieux avec ces pays.

GD : Le Haut-Karabagh est au cœur du Caucase, avec au nord la Russie, et au sud la Turquie, quel est le rôle ces deux puissances régionales ?caucase

HG : Ces deux puissances sont impliquées puisqu’elles sont toutes les deux membres du groupe de Minsk mais la Russie, à l’instar de la France et des Etats-Unis joue un rôle prépondérant en tant que coprésidente. La Russie dialogue avec toutes les parties en conflit et tente de maintenir un équilibre tant militaire que politique. La Turquie, pour sa part, soutient ouvertement l’Azerbaïdjan, leur slogan commun étant « une nation, deux Etats ». C’est en vertu de cette alliance qu’Ankara maintient le blocus de l’Arménie et du Haut-Karabagh depuis 1993. Et contrairement à une idée répandue, ce blocus a peu de rapport avec la question du Génocide des Arméniens car de 1991 à 1993 la frontière était ouverte et, récemment, dans le contexte d’un éventuel rapprochement entre l’Arménie et la Turquie, Ankara avait accepté d’ouvrir sans condition sa frontière. C’est la pression de l’Azerbaïdjan qui a fait échouer cette tentative.

GD : Vous vous revendiquez être un État, mais concrètement comment fonctionne votre République ?

HG : Depuis 1991, le Haut-Karabagh peuplé de 150 000 personnes s’est doté d’institutions avec un président élu au suffrage universel, pour un mandat de cinq ans, renouvelable deux fois. Nous avons également un parlement de trente-trois députés représentants dix partis politiques. Cette démocratie est vitale pour le Haut-Karabagh car des gens qui se sont battus contre un Etat qui les oppressait ne soutiendraient un Etat qui les oppresserait.

HAUT kARABAGHAu niveau économique, la croissance est cette année de 7% en reposant sur quatre secteurs, une industrie minière, une industrie hydro-électrique, une industrie agro-alimentaire et le tourisme qui se développe. Mais compte-tenu des menaces de l’Azerbaïdjan et du statut quo du conflit, on ne peut se rendre au Haut-Karabagh que de l’Arménie, et en hélicoptère ou en voiture, mais pas par avion. Sur un plan budgétaire, l’Etat de non-reconnaissance nous empêche d’emprunter sur le marché international de sorte que nous restons dépendants du soutien financier de l’Arménie.

Enfin, sur le plan démographique, le Haut-Karabagh gagne chaque année deux mille habitants par une politique nataliste et via l’immigration.

Par Romain Dewaele

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