Radioscopie de l’État Islamique

A masked man speaking in what is believed to be a North American accent in a video that Islamic State militants released in September 2014 is pictured in this still frame from video

Sun Tzu l’avait dit, et peut-être même Kautilya dans l’Arthashâstra. C’est donc déjà au VIe siècle avant notre ère que Sun Tzu avait professé dans l’Art de la guerre que pour battre son adversaire il fallait trois choses. D’une part se connaitre, puis connaitre son adversaire et d’autre part l’affronter sur un terrain qui lui soit défavorable. Depuis un an une coalition internationale menée par les puissances occidentales frappe par les airs l’EI sans l’éradiquer. Mais au fond comment fonctionne Daesh ?

Sur le terrain, l’EI a tout d’un État. Il a le gout d’un État, l’odeur d’un État mais n’est pas un véritable État. Sur cette définition d’un État, le droit international stipule trois critères. D’une part un territoire, puis une population et d’autre part un gouvernement.

Le territoire ? L’EI l’a de part et d’autre de la frontière irako-syrienne. La population ? L’EI dirige environ 8 millions de personnes. Le gouvernement ? L’EI est en haut dirigé par le calife autoproclamé en juin 2014 Abou Bakr Al Baghdadi, de son vrai nom Awwad Ibrahim Ali Al Badri né en 1971 à Samara, ancien leader d’Al Qaïda en Irak, ancien étudiant en théologie et qui a été choisi calife car il serait de la tribu des Quraysh (celle du Prophète). Mais politiquement il donne seulement les grandes lignes avec deux autres chefs. En Syrie avec Abu Ali Al Ambari et en Irak avec Abu Muslim Al Turkmani. En dessous se trouve le chef des renseignements de l’EI avec Abu Ahmed Al Alwani, puis ce sont des anciens membres des services de sécurité et de renseignement de Saddam Hussein, au nombre d’un millier qui structurent l’EI en sept provinces. Sur ce point précisons les choses. Si l’idéologie du parti Baas était « laïque », socialisante et nationaliste arabe, les anciens baassistes de l’EI ne sont pas forcément de cette idéologie-là. Car dans l’Irak de Saddam Hussein il fallait sa carte au parti Baas pour grimper dans les échelons. Il y avait donc des baassistes par défaut. À cela s’ajoute par le bas une délégation de pouvoir à des tribus locales. Les mêmes tribus qui ont combattu les États-Unis, et qui par la suite n’ont pas accepté les autorités chiites de Bagdad. Comme les Al-Joumeyat, Al-Halabsa, Albou Issa. Car en Irak, les tribus c’est la clef. Si leur rôle politique est moins fort depuis de nombreuses décennies, elles ont un poids socio-culturel conséquent. De même, l’EI a été rejoint par des tribus qui ont été trahis par les États-Unis. En effet, face à l’enlisement, l’armée américaine a décidé en 2006 de s’appuyer sur des tribus locales, c’est ce qu’on a appelé les sarwat. Des milices sunnites qui ont accepté de se battre avec les États-Unis en échange d’argent et d’une autonomie dans la future Irak. Mais avec le premier minsitre chiite Nuri Al Maliki au pouvoir dès 2006, ces milices sunnites n’ont pas obtenu gain de cause. En revanche l’EI n’a bien évidemment pas la reconnaissance internationale de 135 États pour avoir un siège à l’ONU, mais cette reconnaissance, l’EI ne la veut pas. En effet une des raisons de son succès est d’apparaître comme étant rebelle à l’ordre international, hors du système international.

Al Baghdadi: calife autoproclamé
Al Baghdadi: calife autoproclamé

Au-delà, l’EI gère l’éducation, la santé, les fonctions régaliennes comme la police, la justice (l’EI a publié une charte de 16 articles qui proscrit l’alcool, le tabac, les loisirs…) et la défense, mais aussi les cultes (extermination d’une partie des minorités, puis conversion de ces minorités ou sinon elles sont sujettes à l’impôt la jizya et ont le statut de dhimmis) et le commerce extérieur. Ce commerce extérieur est composé des ventes de coton, de blé, de racket, de rançons d’otages (les locaux sont rendus contre une rançon alors que les occidentaux sont tués par une violence extrême pour la communication de l’EI), de trafic d’êtres humains, de pétrole (environ 80 000 barils par jour, la moitié s’exportent) et d’œuvres archéologiques. Toutes ces transactions ont permis à l’EI de ramasser 135 millions d’euros entre juin 2014 et juin 2015. En outre ce commerce passe aux abords de la frontière entre la Syrie, l’Irak et la Turquie avec l’aide des filières du crime organisé et des mafias turco-kurdes. Ces fonds récoltés entraînent un cercle vertueux pour l’EI. Plus l’EI a de l’argent plus il peut acheter l’allégeance de certaines tribus, plus l’EI gère des tribus plus ils prélèvent des taxes…

Comme chaque État, l’EI a un budget. Celui-ci a été riche dès le début. D’une part avec des fonds des États turques, saoudiens, qataris et koweïtiens, puis par des fonds privés de ces pays-là. Auxquels il faut ajouter les recettes des exportations et les fonds pris en juin 2014 à la Banque Centrale de Mossoul (460 millions de dollars). Au total cela fait environ 2 milliards de dollars de budget. Or sur ce point, l’EI a émis dans sa revue de propagande (Dabiq) la volonté de battre monnaie, mais en or pour ne pas être bloqué par des sanctions financières.

Sur la défense, selon l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme, l’EI compte environ 50 000 combattants. Avec 30 000 étrangers dont 4000 Européens, issus de 80 nationalités, répartis sur des camps d’entrainement qui se déplacent en permanence pour éviter les frappes de la coalition. Sur ces combattants étrangers, l’EI fait une répartition linguistique et qualitative. En effet, les djihadistes du « monde russe » sont rompus au combat, en revanche les Européens et particulièrement les Français sont de piètres combattants et donc sont cantonnés le plus souvent à des tâches subalternes. Sur les opérations militaires, l’EI a gravit des stades qui lui font dépasser le statut de simple organisation terroriste. Pour un mouvement politique armé il y a trois stades de procédure. Le premier c’est le terrorisme, pour l’EI c’est acté, puis la guérilla, là encore c’est acté, et enfin la guerre conventionnelle. C’est ce que fait l’EI aujourd’hui, en combattant d’ailleurs sur deux fronts. Néanmoins, l’EI ne dispose que d’une infanterie légère, avec quelques hélicoptères, et l’essentiel de ses victoires est d’avantage le fruit du repli des armées syriennes et irakiennes. Pour renouveler son armée, l’EI vient de mettre en place un service militaire. D’une part pour renouveler ses troupes qui meurent, et d’autre part car le scénario afghan semble se répéter. En effet, comme lors des guerres en Afghanistan, les populations locales semblent de plus en plus mécontentes du comportement des djihadistes étrangers. Enfin, symboliquement, la conscription illustre la volonté de l’EI de passer de l’État à l’État-Nation.

Toutes ces structures ont été créées pour suivre un agenda précis. Cet agenda a été fixé par Abu Moussab Al Zarqaoui  (ancien chef d’Al Qaïda en Irak) en 2004, lorsque le proto-État Islamique était une sorte d’État de l’ombre. Al Zarqaoui a fixé cinq étapes. Premièrement faire venir des djihadistes étrangers. Deuxièmement créer des unités de combattants. Troisièmement déstabiliser les régimes du Moyen-Orient. Quatrièmement créer une structure territoriale par des conquêtes militaires. Et enfin, (re)-créer le califat.

daech_perd_le_controle_de_kobaneL’EI est donc une revanche de la géographie et de l’histoire. Géographiquement, l’EI a pour le moment stabilisé son territoire en cassant la frontière entre l’Irak et la Syrie. L’EI a donc achevé l’ère Sykes-Picot de 1916. C’est la fin structurelle de ces frontières tracées par les Empires français et britanniques suite à la chute de la Sublime Porte. Mais c’est aussi la fin conjoncturelle de ce qu’Hubert Védrine nomme la stabilité autoritaire. La fin de cette stabilité autoritaire causée par les « printemps arabes » et la guerre de 2003 incarnée par des Hosni Moubarak, des Mouammar Kadhafi, des Saddam Hussein. À cela s’ajoute la guerre froide Iran-Arabie Saoudite, et la polarisation de la région sur des critères confessionnels. Tous ces facteurs sanctionnent un Moyen-Orient en transition, en recomposition des forces, où l’absence de nouveaux modes de gouvernance laisse un vide, comblé en Irak et en Syrie par l’EI.

Par Romain Dewaele

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