Turquie : le jour d’après

manif turquieQuatre jours après avoir connu l’attentat le plus meurtrier de sa jeune histoire (97 morts et des centaines de blessés), la Turquie panse encore ses plaies et doit déjà se préparer aux législatives du 1er novembre prochain. Il y a bien eu cette qualification heureuse de l’équipe de football nationale pour l’Euro 2016 français, mais derrière cette petite parenthèse enchantée, se cache un pays partagé entre les différents clivages et l’incompréhension politique. Quelques jours avant l’attentat, nous avons évoqué les enjeux de ces élections : les tragiques événements qui ont suivi nous amènent à décrypter les réactions post-attentat, et comment cet évènement peut éventuellement changer la donne.

Quelle réaction du pouvoir en place ?

Deux éléments sont à souligner concernant la réaction du pouvoir en place : la sanction et la détermination. Le premier point ne s’est pas fait attendre : toujours soucieux de la bonne tenue de ses forces de l’ordre, le Président Erdogan a ordonné le limogeage de trois hauts-responsables de la police d’Ankara, la capitale turque frappée par cet attentat. Le directeur général, son chef du renseignement et le chargé de sécurité publique ont donc par la force des événements été suspendus de leur fonction, le tout sans aucune contestation interne ou publique. Mais ce n’est pas tout, et c’est là que la détermination apparait : reconnaissant certaines « fautes » ou « défaillances », le Président turc aura comme priorité immédiate de tout mettre en œuvre pour trouver les responsables du carnage de samedi dernier ; le temps presse, et l’arrivée au jour J des élections avec une étiquette de chef de l’Etat ayant réussi à débusquer les responsables de cette attaque sanglante renforcerait sans aucun doute la crédibilité du pouvoir en place. Faute de quoi, une sanction électorale plus importante resterait possible…

L’ombre de l’Etat Islamique…

Frontalière avec la Syrie, la Turquie est naturellement concernée par l’éclatement de son voisin syrien : entre son rôle dans la coalition anti-EI, la question Kurde et les suspicions (légitimes) incriminant l’Etat Islamique quant à son implication dans l’attentat de samedi dernier, l’ombre de l’organisation terroriste place plus que jamais au-dessus d’Ankara.   Dans les heures qui ont suivies le drame, le chef du gouvernement Ahmed Davutoglu a assuré sa détermination à lutter contre l’Etat Islamique, plaçant l’organisation terroriste voisine comme le « suspect numéro 1 ». Entre les kurdes du PKK voulant déstabiliser le pouvoir en place, les nationalistes souhaitant un renforcement sécuritaire conjugué à une mise hors d’état de nuire des combattants kurdes ou bien une attaque commanditée par le gouvernement en place, l’implication de Daesh apparait comme une énième hypothèse envisagée dans la société turque et ailleurs. Mais tant que cet attentat ne sera pas revendiqué, il sera malheureusement impossible de dessiner des conclusions éclairant un peu plus les évènements samedi dernier. Cette double lutte du pouvoir contre le PKK et l’Etat Islamique est liée à l’obsession d’Erdogan d’éradiquer toute entité nuisant à la suprématie sur l’Etat turc. L’ancien maire d’Istanbul ne le cache pas, il l’a déjà prouvé sur le plan politique et militaire : la menace terroriste que représente ses ennemis les plus farouches et souhaitant nuire à l’unité du pays n’a pas de nom, et doit être combattue jusqu’au bout. Quitte à se mettre à dos une partie de son pays, soucieux de l’avenir des kurdes…

Repli conservateur ou sursaut populaire sans précédent ?

Nous voilà à un peu plus de deux semaines des législatives cruciales quant à l’avenir du pouvoir en place (voir le précédent article intitulé « Législatives turques de novembre : décryptage et enjeux d’un (énième) scrutin »). Bien installé confortablement tout en haut de l’échiquier politique turc, l’AKP (Justice et Développement) devrait sans surprise rester au pouvoir. Mais depuis samedi, deux trajectoires semblent possibles à l’issue du scrutin du 1er novembre : le renforcement du parti en place, ou un virage électorale « choc » pouvant renforcer l’opposition portée par le HDP (Parti Démocrate du Peuple). La première hypothèse, se traduisant par une forte mobilisation de l’électorat nationaliste conjuguée à un découragement d’une partie des électeurs indécis pourrait se traduire par la majorité parlementaire tant souhaitée par le Président Erdogan afin de changer la Constitution ; encore sous le choc de l’attentat, la partie des électeurs souhaitant se tourner vers un renforcement de l’AKP (et ainsi éviter un énième chamboulement politique) pourrait être une des deux clés de ce scrutin. A l’inverse, un autre chemin pourrait se dessiner : très critiqués, Erdogan, Davutoglu et son gouvernement peuvent nourrir quelques inquiétudes quant à un « vote sanction » de leur politique ambigue de lutte contre le terrorisme et voir ainsi arriver une vague contestataire sans précédent. Si on ajoute à cela la fragilité de la liberté de la presse en Turquie (censures médiatiques, arrestations arbitraires de journalistes) ou la grande mobilisation de dimanche dernier à Istanbul (défilé sur l’avenue Istiklal en soutien aux victimes de l’attentat), cette seconde hypothèse parait plausible, bien que se heurtant à certains sondages et à la majorité du pays encore conservatrice.

Par Vincent Moulai

 

 

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