Législatives turques de novembre : décryptage et enjeux d’un (énième) scrutin

ElectionTout juste de passage à Strasbourg dimanche dernier dans le cadre d’un « meeting citoyen contre le terrorisme », le Président turc Recep Tayip Erdogan et son parti au pouvoir AKP (parti de la justice et du développement) vont à nouveau se lancer dans une bataille électorale le 1er novembre prochain. Quatre mois après les dernières législatives turques, le chef de l’Etat a donc invoqué des élections anticipées dans un contexte politique électrique : entre la lutte acharnée du Président contre ses ennemis farouches (PKK et HDP), les violences à travers le pays et la volonté du pouvoir en place de rétablir un régime présidentiel fort, cette échéance électorale apparait comme un énième rebondissement dans le feuilleton politique de l’ère AKP-Erdogan.

Pourquoi des élections législatives anticipées ?

Le 7 juin dernier, date des dernières élections législatives, l’AKP rafla 258 des 550 sièges que comptent la Türkiye Büyük Millet Meclisi. Bien qu’honorable, ce score se heurta aux 13% des voix et 80 sièges obtenus par son principal opposant politique HDP (parti prokurde) : le parti d’Erdogan et son fidèle Premier Ministre Ahmet Davutoğlu venait ainsi de perdre sa majorité absolue, et voyait son principal opposant politique franchir le seuil symbolique des 10% permettant une entrée au Parlement. Face à cet affront populaire, couplé à une montée des tensions pro/anti kurdes impactant directement ces résultats électoraux et l’impossibilité d’une coalition politique au sommet de l’Etat, Recep Tayip Erdogan prit la décision de convoquer ces législatives au 1er novembre prochain. Le CHP (part républicain du peuple), MHP (parti nationaliste turc), HDP et donc AKP vont à nouveau entrer dans la danse électorale, appelant des millions de turcs au suffrage.

Pourquoi ce climat de haine ?

Le conflit idéologique et armé opposant les rebelles kurdes au pouvoir central depuis trente ans en Turquie alimente encore et toujours les divisions au sein de la société turque : alors que l’on dénombre près de 40 000 morts depuis ces décennies de conflit, que les querelles politiques alimentent constamment le quotidien des turcs et que le Chef de l’Etat en place parait plus hostile que jamais à une présence kurde sur la scène politique nationale, on peut effectivement parler de climat de haine autour de ces élections. En remontant un peu plus loin que le résultat des dernières législatives, on peut dater la récente escalade de violence à l’épisode de Kobane datant de décembre 2014 : face au refus catégorique du gouvernement AKP de laisser les kurdes de Turquie soutenir au front de Kobane leurs proches du YPG-PKK (unités combattantes du peuple kurde de Syrie) confrontés aux assauts de l’Organisation Etat Islamique, une large partie de l’opposition kurde s’est sentie trahie et flouée au plus haut point, dénonçant même une instrumentalisation gouvernementale visant à nuancer la menace EI pour mieux contenir le PKK. Considérant ces menaces comme les deux faces d’une même pièce, le Président Erdogan a tranché pour le « ni-ni » et cette prise de position impactera également l’issue d’un scrutin plus complexe qu’il n’en a l’air.

Pour illustrer ce climat « haineux », vous pouvez lire ci-dessous un extrait du récent communiqué du HDP à propos de ces législatives (traduction extraite du site http://www.agencebretagnepresse.com) :

« Recep Tayyip Erdogan a de plus déclaré qu’il y aurait une présence importante de l’armée et de la police dans les bureaux de vote le jour des élections, ce qui fait craindre des pressions sur les électeurs et d’autres formes de fraudes. C’est pourquoi, la présence d’observateurs internationaux est extrêmement importante en ce qu’elle peut contribuer à améliorer le processus démocratique et prévenir les fraudes. Ainsi, nous vous invitons à venir surveiller les élections législatives, le 1er novembre, en Turquie, pour assurer la transparence du scrutin et la fiabilité des résultats. »

Un tournant majeur pour l’AKP ?

Entre le refus catégorique du parti ultranationaliste MHP de voir l’AKP faire preuve d’indulgence face à la question kurde ou la cote de popularité montante du leader du HDP Selahattin Demirtas auprès de nombreux observateurs internationaux, une nette victoire d’Erdogan et ses camarades islamo-conservateurs soulagerait le camp au pouvoir pour les mois à venir. Mais les récents sondages en Turquie indiquent un score assez semblable aux résultats de juin dernier : et c’est bien avec cette majorité que le chef de l’Etat turc peut toucher la grâce. En obtenant cette fameuse majorité, ce dernier pourrait ainsi modifier la Constitution turque et se retrouver aux commandes du pouvoir exécutif. Bien que la victoire politique maintenant l’AKP au pouvoir soit en très bonne voie, la possibilité de régime présidentielle obsède au sommet de l’Etat et se présente comme l’enjeu majeur de ce scrutin.

Ces élections législatives du 1er novembre prochain vont donc remettre sur la scène électorale les principaux protagonistes de la politique turque : sur fond de tension autour de la question kurde ou du possible régime présidentiel, la nation turque va connaitre un nouvel épisode dans sa riche histoire politique. Au sujet des simples résultats, l’AKP semble avoir une belle longueur avance sur ses alliés ou adversaires : mais reste à savoir quelle suite sera donnée au pouvoir de celui que beaucoup surnomment « Sultan Erdogan ».

Par Vincent Moulai

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