Afghanistan : un conflit sans fin ?

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Lundi 28 septembre, les Talibans après des long mois d’encerclement ont assiégé la ville de Kunduz (capitale d’une province de 250 000 habitants) au nord du pays. Si l’armée régulière a pu préserver l’aéroport et a pu faire une contre-offensive grâce à des renforts de l’OTAN et des forces spéciales américaines, cette attaque des Talibans (d’ethnie Pachtoune) dans une ville peuplée majoritairement de Tadjiks et d’Ouzbeks illustre l’échec de quatorze années d’occupation à pacifier le pays, à éradiquer les Talibans mais surtout à créer une armée et un État viable. Pour comprendre l’inextricable conflit afghan, diagnostiquons ce pays.

De quoi l’Afghanistan est-il le nom ?

Dans sa forme moderne l’Afghanistan a été créé à la fin du XIXe siècle. À cette époque cette zone est le théâtre d’une lutte entre l’empire russe et l’empire britannique. C’est ce qu’on appela le « Grand Jeu ». Pour se neutraliser, et pour ne pas être en contact direct, l’Afghanistan tel que nous le connaissons aujourd’hui est créé pour faire office d’État tampon. Ce pays rassemble de multiples ethnies dont les Pachtounes. Ces derniers et les Baloutches vont être divisés par la ligne Durand  (Lord Mortimer Durand, le vice-roi des Indes) en 1893 qui trace la frontière entre l’Afghanistan et l’Empire des Indes Britanniques (aujourd’hui le Pakistan). Cette partition des ethnies va être et demeure une source de conflit pour un pays de 30 millions d’habitants aujourd’hui.

 Les racines du conflit actuel ?

État tampon, enclavé et traversé par la chaîne de l’Hindou Kouch, l’Afghanistan reste relativement neutre durant la guerre froide, en se déclarent même non-aligné. Ce statut de non-alignement va être bouleversé en 1978. En effet en 1978 un coup d’État communiste est commis, mais les divisions politiques au sein de ces communistes amènent l’URSS à intervenir en 1979 craignant que ce pays ne rejoigne point le bloc de l’est. Si cette intervention des Soviétiques est motivée pour garder un régime en place, la guerre tourne à l’enlisement, et connote négativement l’URSS dans les pays musulmans. L’enlisement est causé par plusieurs facteurs. D’une part, dans les années 1980 l’URSS est à bout de souffle au niveau économique, et d’autre part dans ce contexte de guerre froide le bloc de l’ouest soutient, arme et finance les moudjahidin qui combattent avec vigueur les Soviétiques. Là est l’ambivalence des Afghans, leur pays est divisé entre ethnies qui ont toujours été rétives à un État central, mais il y a un très fort patriotisme. Enfin après neuf ans d’enlisement, l’URSS quitte l’Afghanistan sous l’initiative du président Gorbatchev et laisse un régime plus que fragile (Mohammed Nadjibullah sera pendu par les Talibans).

L’URSS décampe, les ethnies restent divisées, le conflit a créé des véritables seigneurs de guerre, des condottieri modernes et les armes fournies par les puissances occidentales ne sont pas récupérées. Le pays sombre dans une anarchie, même si les Afghans rétifs à un État central ont toujours développés entre les ethnies des arbitrages, des compromis, et des équilibres pour créer une certaine stabilité.

Inextricable, l’Afghanistan est composé de plusieurs ethnies. En effet sur 30 millions d’habitants, 42% sont des Pachtounes, 27% sont des Tadjiks, 9% sont des Hazaras, 9% sont des Ouzbeks, et le reste étant des Pashais, des Baloutches, des Turkmènes…La majorité des Afghans sont des musulmans sunnites, sauf les Hazaras qui sont chiites et parlent une langue persane.

Lors de la guerre contre les Soviétiques, les Pachtounes avaient leurs combattants : les Talibans. Les Talibans sont au départ des étudiants (Taleb : étudiant) en théologie et adeptes d’un islam radical. En effet, les Talibans se basent un Hadith du Prophète qui aurait dit que le royaume d’Allah viendrait après l’islamisation de l’Inde par l’Afghanistan. Si la plupart avaient combattu les Soviétiques, certains s’étaient réfugiés au Pakistan, pour ne pas combattre avec l’Alliance du Nord du commandant Massoud (lui-même Tadjik, et qui voulait rassembler les autres ethnies).

État-tampon, l’Afghanistan a donc subi les influences russes et britanniques, puis américaines et russes, mais aussi au milieu des années 1990, celles des frères ennemis Indiens et Pakistanais. Ces derniers ne veulent pas perdre leur influence en Afghanistan, et par leurs services de renseignement (ISI), ils vont aider les Talibans à accéder au pouvoir. C’est chose fait en 1996. Au pouvoir les Talibans imposent un régime islamiste très rigoriste (pas de filles à l’école, sport interdit…). En outre la porosité de leurs thèses avec celles d’autres islamistes djihadistes vont permettent à la nébuleuse d’Al Qaïda de s’implanter en Afghanistan.

Opposé aux Talibans, Massoud, le « lion de Panjshir » est assassiné le 9 septembre 2001, puis le 11 se déroule les attentats du Wall Trade Center à New York par Al Qaïda. Si les attentats ont été planifiés en Espagne et en Allemagne, l’Afghanistan était le sanctuaire de cette nébuleuse qui y développa le wahhabisme. Nébuleuse car si les Talibans ont un projet strictement national, les hommes de Ben Laden pratiquent un djihad déterritorialisé, avec pour objectif de s’installer dans tous les États faillis, de détruire par des attentats les États occidentaux, leurs chutes provoquant celles des « régimes impies » des pays arabes, pour créer un califat mondial afin de reconstituer l’oumma (la communauté des croyants), et d’effectuer un retour à la pureté des premiers temps de l’islam.

La guerre de 2001

Réfugié en Afghanistan, Ben Laden n’est pas lâché par les Talibans. Les États-Unis, qui avaient jusqu’au 11 septembre des relations avec les Talibans (notamment avec le projet d’un gazoduc qui devait relier le Turkménistan à l’Océan Indien) partent donc dès octobre 2001 dans une guerre globale contre le terrorisme dont l’Afghanistan est une partie. Les États-Unis mènent pendant quatorze ans une coalition sous l’égide de l’OTAN (les Russes acceptèrent même le survol par la coalition de leur espace aérien) qui comptera jusqu’à 130 000 hommes dont 90 000 Américains, sans compter les 65 000 mercenaires issus de sociétés militaires privées américaines.

afgpakisLa force technique, technologique et opérationnelle de la coalition permet de destituer du pourvoir rapidement les Talibans pour mettre au pouvoir dès 2002 le Pachtoune Hamid Karzai. Mais sans pouvoir éradiquer les Talibans et Al Qaïda. Commence alors une guerre asymétrique, irrégulière, d’usure, de guérilla où la technologie n’est pas décisive. Les soldats de la coalition ne connaissent pas le terrain, ni les populations, restent dans leurs bases et arrivent piteusement à former une armée régulière afghane, alors que les Talibans sont issus de la population, parlent leurs langues, ont la même religion, connaissent le terrain et s’avèrent plus coriaces que les moudjahidin. Plus encore, les Talibans Afghans ont le soutien des Talibans Pakistanais, et même l’aide des services de renseignement pakistanais. La guerre des Talibans étant financée par le trafic d’opium (l’Afghanistan représente 92% de la production mondiale d’opium). Si l’ISI (Inter Services Intelligence) soutient les Talibans, Islamabad soutient la coalition, car l’État Pakistanais ne contrôle pas les zones tribales Pachtounes transfrontalières. Il y a donc un double jeu du Pakistan.

Au final, la guerre causa la mort d’au moins 17 000 civils Afghans. La coalition n’a pas décelé les complexités de ce pays qui auraient permis d’affaiblir durablement les Talibans, plus forts que jamais dans leurs zones tribales où ils ont mis en place une véritable administration parallèle dans leur djihad de reconquête nationale. Un échec cuisant de la coalition alors que les États-Unis ont investi en Afghanistan 800 milliards de dollars soit autant que lors du Plan Marshall en Europe. Le retrait des forces de la coalition fut également très meurtrier, avec de 2012 à 2014 plus de morts dans la coalition que de 2001 à 2012.

Enfin, historiquement, le conflit Afghan a mis en lumière l’illusion de ceux qui après la guerre froide croyaient en un nouvel ordre mondial basé sur l’hyperpuissance des États-Unis.  L’échec de la coalition sanctionna l’ère des puissances relatives.

 

L’Afghanistan aujourd’hui

Le président de l'Afghanistan de 2002 à 2014 Hamid Karzai
Le président de l’Afghanistan de 2002 à 2014 Hamid Karzai

Mis au pouvoir en 2002, puis élu en 2004 avec 55% des voix, Hamid Karzai fut un président largement corrompu, et qui ne put contrôler autre chose que Kaboul et ses environs. Néanmoins il faut reconnaître que la coalition a permis de scolariser plus d’Afghanes et d’Afghans, d’augmenter de 20 ans l’espérance de vie (de 40 à 60 ans) et de développer une relative liberté d’expression. Une liberté d’expression telle, qu’à l’élection présidentielle de 2014 pas moins de 27 candidats ont voulu se présenter, pour avoir au final 11 candidats officiels. En effet, la plupart des candidats sont des chefs tribaux, et la culture politique afghane est basée sur la recherche de compromis entre les tribus avec des accords tacites, des échanges entre une allégeance et un poste ministériel. Cette élection s’est résumée par un duel entre le Tadjik et ancien proche de Massoud Abdullah Abdullah et l’ancien exilé (25 ans à l’étranger), Pachtoune, marié à une chrétienne et ancien haut-fonctionnaire à la Banque Mondiale Ashraf Ghani. Au final, Ashraf Ghani l’emporta et dans un souci de réconciliation nationale et pour gommer son déficit « d’afghanité » nomma Abdullah Abdullah comme l’équivalent du premier ministre (car ce poste n’existe pas dans la Constitution).

Le plus inquiétant aujourd’hui c’est qu’avec la fin officielle de la guerre, les exilés du Pakistan reviennent à Kaboul, les déplacés internes restent à Kaboul par peur des violences, et donc Kaboul est dans une urbanisation forcée. La ville étouffe car le retrait des forces de l’OTAN est suivi par le retrait des ONG, et l’exil des Afghans qui travaillaient pour la coalition et les ONG. La population est épuisée, certaines générations n’ont connu depuis 1978 quasiment que la guerre. L’armée est composée de soldats pas très motivés qui désertent souvent et qui n’est pas assez multi-ethnique avec ses 50% de Tadjiks.

 

Que font les grandes puissances désormais ?

Abdullah Abdullah avec le secrétaire d'État John Kerry et Arhraf Ghani
Abdullah Abdullah avec le secrétaire d’État John Kerry et Arshaf Ghani

Prix Nobel de la paix en 2009, Barack Obama veut sur le terrain militaire faire l’inverse de son prédécesseur. Au « boots on the ground » de Bush, Obama répond par le « leadind from behind », avec un retrait des troupes de la coalition hormis des formateurs pour l’armée afghane et des frappes de drones pour détruire des bases d’Al Qaïda. Les Russes soutiennent les Tadjiks, alors que l’Iran s’appuie sur la minorité chiite des Hazaras (qui se voient comme les descendants de Gengis Khan). Le Pakistan paie son double jeu avec dans les zones tribales Pachtounes afghanes des Talibans Pakistanais dont le but est de détruire l’État Pakistanais. L’Inde soutient les Baloutches Pakistanais et Afghan (pour ces ethnies la frontière afgho-pakistanaise n’a pas de sens) pour déstabiliser le « pays des purs ». La Chine attend la stabilisation du pays pour investir dans ses mines, mais surveille de très près la situation de l’islam radical pour ne pas que cela déborde vers le Xinjiang (chez les Ouighours). Bref, ce pays est le théâtre d’affrontement par procuration entre les grandes puissances et les puissances régionales, incapables de créer un compromis malgré leurs rencontres dans le Processus d’Istanbul.

 

L’Afghanistan se dirige donc vers une guerre civile de basse intensité, avec de plus en plus de groupes armés terroristes (anciennement d’Al Qaïda) qui prêtent allégeance à l’État Islamique surtout depuis l’annonce officielle en août dernier de la mort du mollah Omar. Après avoir vu les ramifications du conflit afghan il est intéressant de voir que la ville de Kunduz que les Talibans ont attaqué lundi dernier est desservie par une des rares autoroutes du pays. Kunduz est un véritable hub pour le commerce et la contrebande, et fut en 2001 l’objet d’une résistance acharnée des Talibans. En somme, celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre comme le disait Karl Marx.

 

Par Romain Dewaele

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