Retour au Liban

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Coincé entre la Syrie au nord et à l’est ainsi qu’Israël au sud, le « pays du lait et du miel » (Bible) a vécu un été agité. Une agitation, une mobilisation populaire trans-communautés et de toutes les couches sociales pour exprimer un ras le bol face au non ramassage des déchets. En effet la faillite des services publics, l’affairisme et la corruption au sommet de l’État, la vacance de la présidence depuis plus d’un an, la paralysie politique et les ingérences étrangères qui minent le pays depuis plusieurs années, ce sont agrégés à la crise des déchets pour faire descendre dans la rue des centaines de milliers de Libanais. Les causes de cette situation sont bien évidemment conjoncturelles mais aussi structurelles. Pour comprendre le Liban, il faut se replonger dans son histoire. Retour au Liban.

C’était quoi avant le Liban ?

Avant que le Liban existe en tant que tel, le territoire où se trouve le Liban actuellement fut très souvent, voire quasiment sous la domination d’un empire. Les Romains, les Byzantins, les Arabes, les États Francs pendant les Croisades au XIsiècle, les Mamelouks de 1250 à 1516, puis l’Empire Ottoman, et enfin le mandat français de 1922 à 1943, même si les Français étaient là dès 1918.

Indépendant en novembre 1943, le Liban avait dès 1926 sa constitution. Une constitution basée sur le confessionnalisme avec l’obligation d’avoir un président chrétien, un premier ministre sunnite et le président du parlement chiite.

 

Qui compose la « montagne blanche » ?

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Carte des communautés au Liban

Le Liban est composé officiellement de 18 communautés. Ce pays est une miniature du Moyen-Orient, avec une mosaïque de communautés. Tout d’abord les chrétiens avec des maronites, des grecs-orthodoxes, des nestoriens et des syriaques. Ensuite les musulmans sunnites et chiites. Puis les Druzes (sunnites mais qui rejettent la charia et n’ont pas de mosquées) et quelques Arméniens. Aujourd’hui, le Liban est composé à 65% de musulmans, à 35% de chrétiens, et 5% des Libanais sont des Druzes.

Si la composition du Liban et l’équilibre entre chrétiens et musulmans s’est inversé depuis l’indépendance. Par ailleurs on ne peut évoquer les Libanais sans évoquer la diaspora libanaise. En effet, s’il y a 4 millions d’habitants au Liban, sa diaspora est évaluée entre 12 et 14 millions. Descendants des Phéniciens, les Libanais ont avec leurs réseaux diasporiques très souvent été dans le commerce et dans la diplomatie des intermédiaires. Cette diaspora s’est tissée par des événements traumatiques. D’une part le blocus durant la première guerre mondiale pour achever l’Empire Ottoman et d’autre part la guerre civile de 1975-1990.

Qu’est-ce que la guerre civile libanaise ?

Cette guerre civile qui marque toujours la mémoire des Libanais et donc qui a toujours des conséquences politiques s’est déroulée de 1975 à 1990. Si aujourd’hui le Liban accueille environ 1,5 millions de réfugiés Syriens pour un pays de 10 000 km2, il accueillit dès 1948 des centaines de milliers de réfugiés Palestiniens (140 000 en 1948, 350 000 en 1973). Assurément le Liban est le réceptacle des crises de la région, où dans sa guerre civile s’entrechoquent des milices confessionnelles, l’armée régulière, des forces syriennes, les forces israéliennes, les forces de l’ONU et les commandos palestiniens.

Tout commence le 13 avril 1975 lorsqu’un bus de réfugiés Palestiniens est mitraillé par les Phalangistes (une milice chrétienne maronite proche du clan des Gemayel) avec 27 morts. Cet attentat va être une étincelle pour une guerre civile qui suit plusieurs phases. En outre, comme dans toutes les guerres civiles, les crimes politiques d’une violence sans limites se mêlent à des vengeances personnelles et avec l’ingérences des puissances régionales ainsi que des retournements d’alliances.

Jusqu’en 1977 la guerre oppose les Phalangistes au reste des acteurs palestiniens, baasistes, communistes, Druzes et musulmans chiites et sunnites. Par la suite la capitale Beyrouth est divisée par communautés, les Syriens et une force de dissuasion de puissances arabes sont présentes pour maintenir un statut quo.

En juin 1982, Israël envahit le Liban pour l’opération Paix en Galilée en assiégeant Beyrouth. En effet, le Liban avec ses réfugiés Palestiniens était un foyer de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), ces derniers soutenus à l’époque par la Syrie.

En 1983, les milices chiites prennent plus d’importance avec la création du « parti de Dieu » le Hezbollah soutenu par la Syrie et l’Iran. Yasser Arafat et ses hommes quittent Beyrouth pour Tunis, et des forces de l’ONU interviennent. Les inextricables alliances créer un chaos et une anarchie dans le pays. Les dirigeants sont assassinés, et l’État central délègue son autorité à des milices locales qui vivent sur de l’économie parallèle.

Enfin en novembre 1990, à Taëf en Arabie Saoudite sont signés des accords via la médiation de la diplomatie algérienne, pour mettre fin à cette guerre. Les Accords de Taëf prévoit le démantèlement des milices, le retrait des troupes syriennes, l’égale représentation parlementaire entre chrétiens et musulmans, le transfert de l’exécutif du président au conseil des ministres et l’intégrité des frontières. Le bilan de cette guerre est l’urbanicide des grandes villes, en particulier Beyrouth. Mais surtout 200 000 morts, 350 000 blessés, 800 000 déplacés, 20 milliards de dollars de destruction, un pays de ghettos communautaires et militarisés.

Cette guerre civilelibanguerrecivile a été marquée par une extrême violence entre des guérillas urbaines, des embuscades, des enlèvements, des voitures piégées, des pillages généralisés et avec comme archétype le massacre des camps de réfugiés Palestiniens de Sabra et Chatila. Tout commence le 14 septembre 1982 lorsque Béchir Gemayel, le chef des Forces Libanaises est tué par un milicien pro-Syrie. À ce moment-là, Tsahal encercle Beyrouth, en représailles les Forces Libanaises vont massacrer 3000 personnes dans ce camp le 16 septembre. Les Israéliens ne participent pas, mais laissent faire. En effet, pour le ministre de la Défense de l’époque Ariel Sharon ce massacre permet cyniquement de briser des cellules anti-Israël. Si ce massacre est un archétype de cette guerre avec l’extrême violence, les ingérences étrangères, et la répercussion des conflits régionaux.

Pourquoi la Syrie s’ingère au Liban ?

Pour comprendre l’ingérence de la Syrie au Liban, il faut savoir qu’au delà des considérations géo-stratégiques ces deux pays ne faisaient qu’un sous l’Antiquité, sous la Sublime Porte, et sous le mandat français. Le nationalisme syrien ne digère donc pas l’existence du Liban. En outre, pour les partisans de la « Grande Syrie » leur pays s’étendrait de la Syrie actuelle avec le Liban, Israël, l’Irak et une partie de la Jordanie. La Syrie a donc toujours pensé le Liban comme son pré-carré, comme en témoigne la présence jusqu’en 2005 de militaires et de moukhabarat (services de renseignement).

 

Pourquoi 2005 est un tournant ?

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Manifestations du 14 mars 2005

En 2005 ce qu’on appelait la « Suisse de l’Orient » connait un tournant. En effet, le 14 février le milliardaire, ancien premier ministre (donc sunnite) et soutenu pour les élections de mars par les Saoudiens, Rafic Hariri est tué en plein Beyrouth. Cet assassinat va être une onde de choc pour le pays. En effet une enquête de l’ONU montre la main des services syriens avec l’accord de quelques généraux Libanais. Dès lors se créer une mobilisation populaire très ample pour réclamer le départ des Syriens, c’est ce qu’on appelle la « Révolution des Cèdres » où la foule crie place des Martyrs « le Liban est notre religion ». Devant cette mobilisation, le gouvernement d’Omar Karamé  démissionne le 13 avril. Cependant, le 8 mars les pro-syriens emmenés par le Hezbollah mais pas seulement manifestent eux aussi en nombre. Ces derniers ont leur réponse le 14 quand un million de Libanais manifestent contre la présence des Syriens. 8 mars/ 14 mars, la ligne de fracture marque encore aujourd’hui le pays. Le conséquence de cette mobilisation est le départ le 26 avril des troupes syriennes. Par la suite sous les pressions de la France, la Syrie reconnait le Liban, et les deux pays ouvrent leurs ambassades respectives.

Depuis 2005 ?

Si 2005 a fait naître des espoirs aux Libanais, la réalité est plus que mitigée. Tout d’abord, un blocage entre les partis sur le choix du président, de 2006 aux Accords de Doha de 2008 avec la nomination de Michel Sleiman. Ce dernier n’est aujourd’hui pas remplacé depuis mai 2014 malgré vingt-sept délibérations parlementaires. Là est le problème du Liban. Les clientélisations des partis par des puissances étrangères bloquent le pays. Le Liban, n’échappe pas à la guerre froide entre l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Défilé militaire du Hezbollah en 2008
Défilé militaire du Hezbollah en 2008

Les Iraniens soutiennent le Hezbollah qui constitue un véritable État dans l’État avec sa chaine de télévision, ses écoles et son armée, tandis que l’Arabie Saoudite soutient le clan des Hariri (Courant du futur), au milieu les chrétiens sont divisés entre suivre le Hezbolllah comme le propose Michel Aoun et ceux qui suivent les héritiers d’Hariri.

Pis encore, en 2006 se déroula au sud-Liban la guerre dite des trente-trois jours entre le Hezbollah et Israël.

Si ce blocage politique qui désagrège l’État n’est pas coordonné entre les partis, il faut souligner que la classe politique libanaise, véritable syndicat d’intérêt, est rongée par l’affairisme et la corruption. Conséquence, l’État est failli, il n’assure pas ses missions, l’eau, l’électricité et le ramassage des déchets ne sont pas assurés. Les Libanais, et ce malgré leur incroyable capacité de résilience n’en peuvent plus et ont donc fait éclater leur ras le bol et leur désir d’un véritable État. Néanmoins les manifestants, et leur mouvement « Vous puez » initialement sans motifs communautaires ou étrangers ne tarderont pas à être récupérés. Et Les « parrains » étrangers influencerons encore la classe politique.

 

Par Romain Dewaele

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