Que devient le Yémen ?

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Il y a un an les rebelles Houthis venus du Nord ont pris possession de la capitale Sanaa. Cet événement a eu pour conséquence la fuite du président Hadi d’abord au sud du pays, puis vers le voisin Saoudien. Cette guerre d’abord yéméno-yémenite s’est internationalisée avec pour contrer ces Houthis une coalition de pays sunnites menée par l’Arabie Saoudite, qui voit chez les Houthis de la main de l’Iran. Crise humanitaire, destruction de sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, attentats terroristes islamistes et complexification géostratégique, que devient le Yémen ?

Aujourd’hui au Yémen, c’est la crise humanitaire qui prédomine, avec presque 5000 morts et 25 000 blessés selon les Nations Unies pour un pays qui déjà avant cette guerre était le plus pauvre des pays arabes. Une crise humanitaire causée par les combats, mais aussi par le blocus imposé par l’Arabie Saoudite et tacitement autorisé par les États-Unis. Par ailleurs l’État est aujourd’hui réduit à néant au Yémen, ce qui donne tout loisir aux groupes armées terroristes. On a affaire à ce que Noam Chomsky appelle un failed states.

En effet le pays unifié depuis 1990, est dans sa troisième guerre civile (1994, 2011 et 2014). De plus pour comprendre la situation actuelle au Yémen il faut revenir au « printemps » yéménite de 2011. Oublié par les médias occidentaux un mouvement social important, avec beaucoup d’étudiants a renversé la président Saleh en février 2012 après avoir négocié son départ en novembre 2011. Lâché par les Saoudiens, le président Saleh, lui-même Zaydite mais qui a combattu à six reprises dans les années 2000 les Houthis, s’est finalement allié en 2014 aux Houthis pour prendre sa revanche. Par ailleurs son ancienne garde républicaine combat aujourd’hui avec les Houthis.

En 2011, un processus de transition assez inclusif avait été mis en place avec une conférence de dialogue nationale qui dura neuf mois. Malgré ces efforts, le peuple yéménite ne vit pas concrètement les effets dans le quotidien (eau, électricité, sécurité…). Cette frustration se transforma en nostalgie pour Saleh.

Qui combat au Yémen ?

Sur le terrain combat donc la coalition sunnite et son opération Tempête décisive, (allusion à l’opération Tempête du désert des Nations Unies contre l’invasion de Saddam Hussein du Koweït en 1991) les rebelles Houthis soutenus par l’ancien président Ali Abdallah Saleh, AQPA (Al Quaïda en Péninsule Arabique) et l’État Islamique. En effet le chaos sécuritaire favorise le terrorisme (les attentats contre Charlie Hebdo furent revendiqués par AQPA), même s’il gangrenait déjà le pays avant. Cette prolifération terroriste est sanctionné en mars dernier quand eut lieu une attentat-suicide dans une mosquée chiite qui causa 142 morts.

Qui sont le Houthis ?

C’est un groupe paramilitaire de confession zaydites (rattaché au chiisme, mais confession la plus proche du sunnisme). Le nom Houthis vient de la famille Al-Houthi qui avait auparavant des députés au Yémen, dont le chef actuel de cette insurrection Hussein Badreddine Al Houthi. Par ailleurs, les zaydites avec leur imamat ont gouverné une partie du Yémen pendant quasiment mille ans, jusqu’en 1962. En outre, les zaydites représentent la moitié des 28 millions de Yéménites.

Pourquoi l’Arabie Saoudite intervient ?

Pour les Saoudiens, le Yémen est une affaire à la fois de politique intérieure mais aussi de politique étrangère. D’une part car le Yémen est en nombre d’habitant plus nombreux que tous les habitants nationaux des autres pays du Golfe. D’autre part les Saoudiens sont sonnés de voir Damas ancienne capitale des Omeyyades (661-744), Bagdad ancienne capitale des Abbassides (750-1258), et Beyrouth être sous l’influence des Iraniens chiites. Les Saoudiens sont obsédés par le « croissant chiite ». De plus les Saoudiens ont peur pour leur politique étrangère, mais aussi intérieure. En effet le régime est tout sauf stable, avec sur ses 25 millions d’habitants, beaucoup d’étrangers pour de la main d’œuvre, très peu de nationaux, et quelques nationaux chiites au sud près du Yémen, par conséquent l’Arabie Saoudite agit dans un réflexe de survie. En outre, le 23 janvier dernier, Salmane succède à Abdallah, et depuis les priorités ont changé. Pour le nouveau roi l’objectif n’est plus de contrer les Frères Musulmans, mais de se concentrer contre l’Iran. Avec pour appliquer parfaitement cette politique, son fils, et vice-prince héritier à la tête du ministère de la Défense.

Sur le terrain les Saoudiens s’enlisent car c’est une guerre asymétrique. Les populations zaydites montagnardes sont hostiles aux Saoudiens, même si les Émiratis ont acquis de l’expérience en Afghanistan. L’Arabie Saoudite est ses alliés se destinent vers un scénario au mieux à la afghane au pire à la vietnamienne. En effet, il a fallu cinq mois pour la coalition pour reprendre Aden, combien pour Sanaa ? Et combien pour le reste des zones Houthis ?

Qui compose la coalition ?

Essentiellement des pays sunnites et arabes (sauf Pakistan, Turquie et Soudan). Le but de cette coalition, soutenue par la Ligue Arabe, est pour l’Arabie Saoudite de souder les puissances sunnites dans sa guerre froide contre l’Iran, alors que le conflit est d’abord yéménite. Par ailleurs la coalition est dominée par les Saoudiens et les Émiratis. Pourquoi seulement eux ? Car les autres, en particulier l’Égypte reste traumatisée par son cuisant échec au Yémen de 1962 à 1968 contre les Houthis, où alors ces derniers étaient soutenus par les…Saoudiens car ils étaient anti-communistes, anti-nasséristes et monarchistes. Mais l’Égypte y va d’une part pour faire bonne figure car le maréchal Sissi a pu faire son coup d’État grâce aux Saoudiens notamment au niveau financier, contre le Frériste Mohamed Morsi aidé lui par le Qatar. D’autre part, le Yémen borde le détroit de Bab El Mandeb, donc la porte de la mer Rouge et cela peut avoir des répercussions sur le trafic au canal de Suez.

Qui combat dans les rangs de la coalition ?

Environ 10 000 hommes combattent dans les rangs de la coalition des pays sunnites (Arabie Saoudite, Maroc, Égypte, Pakistan, Qatar, Koweït, Bahreïn, Soudan, Turquie, Jordanie, et Émirats Arabes Unis)  essentiellement des Émiratis, des Saoudiens et des mercenaires car les populations saoudiennes et émiratis nationales ne sont pas assez nombreuses pour avoir un volumineux contingent. Par ailleurs, la baisse du prix du pétrole handicape l’Arabie Saoudite pour son économie, pour acheter la paix sociale dans son pays par la redistribution, mais aussi complique le financement de cette guerre.

Que font les puissances occidentales ?

Les États-Unis soutiennent par de la logistique et du renseignement la coalition sunnite. La France, qui diplomatiquement fait depuis deux décennies un pari sunnite soutien diplomatiquement la coalition. N’oublions pas que ces deux pays ont des bases militaires en face du Yémen à Djibouti.

Quel rôle joue l’Iran ?

L’Iran soutient à minima les Houthis et mise peut-être sur le pourrissement du conflit pour enliser la coalition sunnite. D’une part si on lit le conflit en terme confessionnel les zaydites sont assez éloignés au niveau théologique des duodécimains. D’autre part, Al-Qods n’est pas présente au Yémen. Par ailleurs, l’Iran n’a pas les moyens d’être en Irak, en Syrie et au Yémen. Au demeurent les sanctions pèsent encore dans l’économie iranienne. Enfin l’Iran veut apparaître comme une puissance stabilisatrice et redorer son crédit vis-à-vis des puissances occidentales. Cependant, le Hezbollah (arabophone) aide les Houthis, et l’Iran soigne les rebelles Houthis qui passent par Oman.

Quel avenir pour le Yémen ?

L’avenir penche pour le moment vers un conflit long et d’usure comme toutes les guerres asymétriques. En effet cette guerre civile a réveillé les fractures entre le nord et le sud, avec dans les deux régions un fort irrédentisme (Le Yémen du nord n’a jamais été colonisé, le sud fut une colonie anglaise). La société est donc déchirée, le président en exil jusqu’au 22 septembre dernier Abd Rabo Mansour Hadi ne veut pas négocier avec les Houthis. Les Houthis très anti-Israël et anti-États-Unis ne pourront difficilement trouver d’alliés mis à part l’Iran. La dualité nord-sud et les combats entre multiples acteurs ont réveillé les structures tribales ce qui va complexifier d’éventuelles négociations parce que le règlement est politique, sans oublier le fait que l’émissaire de l’ONU a démissionné, mais comme souvent dans le région la médiation du Sultanat d’Oman pourrait baisser l’intensité du conflit.

Au final le problème avec ce conflit c’est qu’on le voit avec le prisme irako-syrien, en l’analysant donc comme une guerre par procuration entre Saoudiens et Iraniens, alors que ce conflit d’abord proprement yéménite s’est transformé par une prophétie auto-réalisatrice en une guerre entre les chiites et les sunnites.

Par Romain Dewaele

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