Qui sont les Alaouites ?

La Syrie: un pays aux multiples ethnies, confessions et religions
La Syrie: un pays aux multiples ethnies, confessions et religions

Depuis le début de la crise syrienne en 2011, on parle souvent de la communauté dont est issu Bachar El Assad. On dit de cette communauté qu’elle est proche du chiisme car le régime syrien tient par les aides de l’Iran et qu’elle phagocyte les entrailles de l’État syrien, mais quelle est la réalité de cette communauté-État.

La Syrie, autrefois appelée le Bilad el Cham sous l’empire Ottoman est un pays de 22 millions d’habitants pour une superficie d’environ 185 000 km2, soit 102 habitants au km2. L’essentiel de la population habite dans l’ouest, au sud vers Damas et au nord vers Lattaquié. C’est ce qu’on appelle la « Syrie utile ». Cette petite Syrie étant la seule zone que Bachar El Assad dirige encore aujourd’hui. Si le parti Baas a voulu tant sous Hafez que Bachar El Assad promouvoir une identité syrienne basée sur un nationalisme qui devait transcender les clivages ethniques et confessionnels, la Syrie est en réalité structurée par des communautés hétérogènes. En effet la majeure partie des Syriens sont des Arabes sunnites. Ces derniers représentent au moins 65% de la population. Chiffrer les communautés est un exercice périlleux en Syrie où cette question fut longtemps taboue. Au demeurant le reste des Syriens sont des Arabes Alaouites, des Arabes chrétiens, des Kurdes, des Druzes et des Arméniens.

Minoritaires démographiquement, les Alaouites ont les rênes du pouvoir depuis 1963 avec la prise du pouvoir par le parti Baas, mais surtout depuis le coup d’État dit « mouvement de rectification » par le général Hafez El Assad en novembre 1970. Dès lors, cette communauté va imprégner les rouages administratifs, sécuritaires et militaires de l’État syrien (à 80% pour le géographe Fabrice Balanche). Ce népotisme qui intègre quelques sunnites et chrétiens doit se coupler à une forte solidarité qui explique en partie la forte résilience actuelle du régime syrien. Par ailleurs, comme toujours dans le monde arabe, il faut le comprendre avec son plus grand historien : Ibn Khaldoun. Pour ce dernier (contexte du XIVe siècle), le sens de l’histoire est un affrontement entre nomades et sédentaires. Pour ce dernier les empires s’effondrent par leurs marges et par des nomades si les sédentaires au pouvoir ne sont pas solidaires (exemple les Almohades qui chassent les Almoravides au XIIe siècle). Il développa le concept d’asabiyya qu’on peut traduire par « esprit de clan».

le Liban et la Syrie sous la mandat français
le Liban et la Syrie sous le mandat français

Les Alaouites ont très tôt appliqué cette asabiyya. En effet, les Alaouites constituent de l’empire Ottoman au mandat français une minorité. D’autre part les Alaouites viennent géographiquement du djebel Ansarieh, où le mandat français leur accorda une autonomie, au reste leur condition d’agriculteurs pauvres ne leurs permettaient pas d’éviter le service militaire. Par ailleurs les classes bourgeoises urbaines et sunnites de l’époque délaissent l’armée et méprisaient les Alaouites. Au contraire l’armée était pour les Alaouites un moyen d’ascension sociale. En outre, les Alaouites qui étaient étudiants dans les grandes villes, et qui venaient des zones rurales ont été séduits par les idées socialistes et laïques du parti Baas. Ils ont donc constitué le gros du parti Baas dès l’indépendance de la Syrie en 1943. Par conséquent la présence forte des Alaouites dans l’armée et dans le parti Baas explique donc pourquoi ils sont la colonne vertébrale de l’État syrien.

On dit de cette communauté-État qu’elle est une branche du chiisme, mais le débat reste ouvert. En effet certains englobent cette confession chez les chiites duodécimains (car ils reconnaissent la légitimité du onzième imam), d’autres chez les ismaéliens. Toujours est-il que la confession alaouite voit le jour au IXe siècle. « Alaouite » est étymologiquement issu d’Alawi, qui suggère une proximité avec le gendre du prophète, Ali, d’où le rattachement au chiisme. Par ailleurs le mot alaouite est récent, avant on employait le mot péjoratif de nosayris. Théologiquement qu’est-ce que l’alaouisme ? Pour beaucoup de théologiens sunnites les Alaouites ne sont pas des musulmans. Cette communauté d’environ deux millions de personnes base sa foi sur la dissimulation inspirée par Ibn Nusayr au IXe siècle et sur une transmission uniquement masculine. S’il y a des similitudes entre l’alaouisme et le chiisme duodécimains, les Alaouites rejettent les grands principes de l’islam et par rapport à la chahada traditionnelle les Alaouites répondent « il n’y a pas de divinité à part Ali, pas de voile, mais Muhammad, et pas de Bab sauf Salman ». On voit donc que les Alaouites pratiquent une foi très singulière teintée de paganisme, mazdéisme, manichéisme et plus surprenant de christianisme. En effet, les cérémonies religieuses se font avec du pain et du vin. Le quatrième calife, Ali est une incarnation de Dieu pour les Alaouites, qui ont des fêtes similaires aux chrétiens. Enfin, les Alaouites fonctionnent sur une trinité entre Mahomet, Ali et Salman Al Farisi (esclave affranchi de Mahomet). Cette proximité avec le christianisme inspira et inspire toujours la méfiance des sunnites à l’encontre des Alaouites qui prient dans des petits bâtiments blancs appelés qoubba.

 

Au final, il est complexe de pénétrer les entrailles de cette communauté, aujourd’hui retranchée derrière son chef, tant le secret et la solidarité sont des éléments puissants chez elle. Une solidarité ethnique, confessionnelle mais surtout politique. Si la diplomatie française avait pariée sur une chute d’El Assad par des défections dans son armée, il fallait surtout lire Ibn Khaldoun pour ne pas oublier l’asabiyya des Alaouites dans cette institution. Par ailleurs, nombreux sont ceux qui commettent l’erreur (même un ancien ambassadeur de France en Syrie) mais la dynastie des Alaouites au Maroc n’a pas de rapport avec les Alaouites de Syrie.

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Un commentaire

  1. L’ auteur, monsieur Dewaele, par son article clair et concis, nous permet d’ approcher la complexité de la société syrienne d’ aujourd’hui.
    Pour mieux comprendre la situation actuelle de ce pays, mais finalement historique, dans la répartition des communautés, serait-il possible à monsieur Dewaele de transposer son analyse par une étude comparative avec une société occidentale, la France autant que possible.
    Qu’ il en soit remercié

    Jean Coldeboeuf

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