« Il nous faut des armes lourdes » Notre interview de…

Les Kurdes: un peuple pour quatre pays
Les Kurdes: un peuple pour quatre pays

C’est dans un immeuble cossu du VIIe arrondissement de Paris que nous reçoit Ali Dolamari, le vice-représentant du gouvernement régional du Kurdistan Irakien en France. Irak, Iran, Syrie, Turquie, Bachar El Assad, aide occidentale, réfugiés, État Islamique… Ali Dolamari, affable et au français exemplaire, ne va pas dans son bureau parsemé du drapeau Kurde et de portraits du grand Barzani, éluder les questions.

Globale Diplomatie : Tout d’abord monsieur Dolamari quel est votre parcours personnel et depuis quand le Kurdistan Irakien dispose-t-il une représentation diplomatique en France ?

Ali Dolamari : Je suis venu en France initialement pour ma thèse en géopolitique sur le Kurdistan Irakien. En ce qui concerne la représentation, elle existe depuis 2002, nous sommes six ici à Paris, mais nous avons des représentations dans quatorze pays, notamment en Russie, aux États-Unis, en Suisse, en Australie, à Bruxelles pour l’Union Européenne…

GB : Monsieur Dolamari allons au plus près de la brûlante actualité. Le YPG, la branche armée du PYD (parti Kurde syrien) combat l’État Islamique en Syrie, tout comme vous les Kurdes d’Irak, à l’heure d’aujourd’hui ou en est ce combat ?

AD : Pour nous la guerre a commencé véritablement en 2014, Daesh a fait une poussée très forte, mais aujourd’hui nous avons récupéré 95% du territoire kurde car au sol, nous sommes les seuls avec nos Peshmergas à mettre en difficulté l’État Islamique.

GB : Comment expliquez-vous les succès militaires des Kurdes ?

AD : Vous savez les Peshmergas se battent pour leurs terres avec un sens important du sacrifice, et puis notre armée est très structurée depuis longtemps.

GB Justement cette armée a-t-elle un succès populaire ?

AD : Il faut savoir que le service militaire n’est pas obligatoire au Kurdistan, mais des jeunes et des femmes ont été volontaires pour défendre leur pays. Ce patriotisme permet au Kurdistan de résister à l’État Islamique.

Combattantes Kurdes
Combattantes Kurdes

GB : De Daesh parlons-en, depuis plus d’un an les puissances occidentales vous aident, est-ce suffisant ? Si la réponse est négative, que vous manque-t-il ?

AD : Cette aide n’est pas suffisante, car elle passe d’abord par Bagdad, qui ralenti l’aide et en garde une partie. Il nous manque principalement des armes lourdes indispensables contre l’État Islamique, comme des anti-chars.

GB : Dans la région se trouve la Turquie, qui a de bonnes relations historiques avec les Kurdes d’Irak, depuis deux mois la Turquie bombarde le PKK et l’État Islamique, quels sont vos relations avec le PKK, la Turquie et le HDP qui aux dernières élections a fait une remarquable poussée ?

AD : Nous condamnons cette politique d’Erdogan qui bombarde les Kurdes pour son ambition politique. Sur la question des Kurdes de Turquie on en saura plus après les élections de novembre, mais seule la paix peut régler la question kurde en Turquie.

GB Revenons à la situation du Kurdistan, à l’issue de la première guerre mondiale, le traité de Versailles stipulait la création d’un État pour les Kurdes, cela a été enterré par la volonté de Mustafa Kemal Atatürk, puis en 2003 Saddam Hussein celui qui vous avez massacré en 1988 (Anfal) tombe, aujourd’hui les puissances occidentales vous aident face à l’État Islamique, croyez-vous à un siège à l’ONU pour les Kurdes, au moins d’Irak ? Le contexte n’est-il pas favorable ?

AD : C’est le rêve de tous les Kurdes, on l’espère tous, c’est notre droit, nous sommes 40 millions en globalité et le traité de Lausanne a balayé les promesses occidentales du traité de Sèvres. Depuis nous sommes divisés en quatre. Et puis en Irak, nous sommes quasiment indépendant, d’ailleurs nos contacts sont inexistants avec Bagdad.

GB : Justement, parlons d’indépendance, en 2014, Barzani avait promis un référendum, qu’en est-il ?

AD : Quand ce référendum a été proposé il n’y avait pas la guerre, aujourd’hui les conditions ne permettent pas de faire un référendum. De plus, il y a deux référendums à faire. D’une part sur les zones contestées entre Bagdad et Erbil. D’autre part au près du Kurdistan pour que le peuple exprime sa volonté de rester avec Bagdad ou d’être indépendant complètement.

GB Par rapport à Bagdad, pensez-vous que le gouvernement central diminue l’aide militaire des occidentaux qui vous est destiné pour vous affaiblir et éviter votre indépendance complète ?

AD : Non je ne crois pas, car l’État Irakien ne contrôle pas son territoire, il est miné par les divisions en chiites et sunnites. Et puis l’Irak n’existe plus que sur la carte.

GB : Vous mentionnez la lutte entre les sunnites et les chiites, en 2003 Saddam Hussein, sunnite, tombe, et ensuite les chiites contrôlent l’État Irakien avec en particulier Nuri Al Maliki, depuis quelques mois Al Abadi dirige l’Irak, ce dernier a promis d’ouvrir l’État Irakien, y croyez-vous ?

AD : Non il n’y a pas de changement, l’Irak est dominée par les Arabes chiites. Les sunnites sous Hussein et les chiites sous Maliki et Al Abadi ne sont pas capables d’instaurer la démocratie en Irak. Maliki, Abadi…cela ne change rien.

GB : Vous êtes quasiment indépendant, de plus les chiites et les sunnites Irakiens sont enfermés dans une lutte intestine, selon vous va-t-on vers la partition de l’Irak ?

AD : La seule solution en Irak c’est le confédéralisme. Avec ce qui s’est passé, les Kurdes, les sunnites et les chiites ne peuvent plus vivre ensemble. Chacun va prendre son indépendance, la réalité c’est que la nation irakienne n’existe plus.

Carte confessionnelle et ethnique de l'Irak
Carte confessionnelle et ethnique de l’Irak

GB : Vous parlez d’une partition de l’Irak en trois, pour vous les occidentaux ont-ils cette lecture ?

AD : ils sont obligés, il faut redéfinir les frontières au Moyen-Orient.

GB : En ce qui concerne le Kurdistan Irakien, il y a traditionnellement une lutte politique entre l’UPK de Talabani et le PDK de Barzani, la trêve entre ces deux partis au nom de la lutte contre l’État Islamique va-t-elle durer ?

AD : Vous savez la vie politique au Kurdistan a beaucoup changé, il y a aujourd’hui cinq partis politiques qui forment un gouvernement d’union nationale, et qui ont comme objectif prioritaire de battre l’État Islamique sur les zones kurdes, puis que l’Irak soit fédérale.

GB Pour revenir à la lutte contre Daesh, les Kurdes combattent aujourd’hui l’État Islamique au Kurdistan, allez-vous combattre Daesh au-delà de vos terres ?

AD : Non, notre objectif c’est de sanctuariser le Kurdistan, mais la situation est difficile avec 1500 kilomètres de frontière avec l’État Islamique. Dans le reste de l’Irak on peut participer mais pas tout seul, qu’avec l’armée irakienne et une aide occidentale.

GB Dans le reste de l’Irak, l’État Islamique a fait fuir des minorités (Yézidis, Chrétiennes…) au Kurdistan, comment vivent toutes ces communautés ?

AD : Jusqu’à aujourd’hui tout le monde vit bien ensemble que ce soit les Yézidis, les Chaldéens, les Turkmènes, alors qu’il y a presque 2 millions de réfugiés au Kurdistan pour une population de 5 millions.

GB : Certains réfugiés en Europe et au Kurdistan viennent de Syrie, comment vous positionnez-vous face à Bachar El Assad ?

AD : On est contre lui, il doit partir, il n’a plus de légitimité aujourd’hui.

GB Un épisode a marqué nos mémoires en France, lorsqu’en août 2014, lors des combats autour de la ville de Kobané en Syrie, un élan de solidarité s’est manifesté entre les Kurdes, combien de Français d’origine kurde sont-ils allés combattre dans les rangs des peshmergas ?

AD : On n’a pas de nombre exact, c’est difficile de chiffrer les volontaires Français, mais cet élan est motivé parce que pour nous c’est une guerre pour l’humanité face à la barbarie.

Moustapha Barzani (1903-1979)
Moustapha Barzani (1903-1979) « père de la Nation Kurde »

GB : Difficile de chiffrer donc, mais aujourd’hui à combien estimez-vous vos forces militaires régulières?

AD : Il y a environ 150 000 peshmergas sans compter les volontaires.

GB Et Combien de Kurdes sont-ils morts au combat ?

AD : On a dénombré 1250 martyrs et plus de 5000 blessés, sans compter les enlèvements.

GB : L’Iran est un acteur incontournable de la région, vous êtes voisins de l’Iran, quelles sont vos relations avec l’Iran et les Kurdes d’Iran ?

AD : On a de bonnes relations avec Téhéran, ils nous ont aidés dès le début face à Daesh. En Iran, les Kurdes ont des droits culturels assez importants. C’est sans doute le pays où les Kurdes ont eu assez tôt le plus de droit au contraire de la Syrie.

GB : Alors vous représentez le Kurdistan Irakien en France, plus localement comment vit la diaspora kurde en France ?

AD : Notre diaspora vit bien, on n’a pas de chiffre exact, mais il y a environ 4000 Kurdes d’Irak en France, qui sont venus dans la fin des années 1980 à cause de la guerre Iran-Irak qui s’est déroulé sur notre territoire puis lors de l’Anfal. La majeure partie vit dans le sud de la France, et ils ont socialement très réussi.

Le président François Hollande avec le président du Kurdistan Irakien Massoud Barzani en mai 2014
Le président François Hollande avec le président du Kurdistan Irakien Massoud Barzani en mai 2014

GB : La France considère-t-elle assez votre cause ?

AD : Oui je crois, nous avons de bonnes relations avec la France depuis de longues décennies. Beaucoup de journalistes sont venus au Kurdistan, même le président François Hollande est venu au Kurdistan l’an dernier. La France est présente au Kurdistan avec un consulat à Erbil, un institut culturel, des écoles françaises, et des grandes entreprises comme Total.

GB Justement, il y a Total pour le pétrole. Ce pétrole n’est-il pas une malédiction en gommant les investissements à faire dans d’autres secteurs ?

AD : Je ne crois pas, on a investi beaucoup dans le pétrole, mais les pétroliers investissent ailleurs, notamment dans les infrastructures.

GB : En parlant des infrastructures, avez-vous une estimation des dégâts matériels ?

AD : C’est difficile car on subit des destructions lors de la guerre Iran/Irak, lors de l’Anfal, lors de la guerre de 2003 et aussi contre l’État Islamique. Mais avec nos reconstructions et notre pétrole on peut devenir la région la plus riche du Moyen-Orient.

GB Justement quelle place voulez-vous avoir diplomatiquement au Moyen-Orient ?

AD : Les Kurdes sont de facto un acteur incontournable de la région avec la lutte contre Daesh. Nous voulons être en paix avec tous les pays du Moyen-Orient. Et chez nous, tout le monde cohabite, avant c’était à Beyrouth, aujourd’hui c’est chez nous.

GB : Pour en revenir au sujet du moment, en Syrie et en Irak, comment voyez-vous l’avenir ?

AD : En Syrie il faut faire partir Bachar El Assad, ses actes amènent des volontaires dans les rangs de Daesh. En Irak, il faut que Bagdad construise une véritable armée avec l’aide des occidentaux pour éradiquer Daesh. Car tant que Daesh est là il y a aura toujours une menace pour nous.

GB : Depuis peu, Bachar El Assad se renforce diplomatiquement par l’intermédiaire de la Russie, pour vous est-ce passager ? Et par ailleurs quelles sont vos relations avec la Russie ?

AD : Nous avons de bonnes relations avec la Russie depuis longtemps. Mais il faut régler à la base les problèmes de notre région. Regardez l’exemple des réfugiés, si les problèmes perdurent chez nous, vous aurez en Europe des répercussions.

GB : Nous sommes près de l’Assemblée Nationales et du ministère des Affaires étrangères, avec le Quai d’Orsay, et avec les parlementaires, vos contacts sont-ils nombreux ?

AD : Oui nous discutons beaucoup avec le Quai D’Orsay. Notamment sur la question des réfugiés, pour nous leurs places est là-bas pas ici. Les chrétiens, par exemple, leurs terres c’est là-bas pas ici.

GB : Certains hommes politiques demandent une intervention des occidentaux au sol, est-ce une bonne solution ?

AD : À mon avis, au Kurdistan Irakien nous n’avons pas besoin d’hommes mais d’armes lourdes. Le problème c’est la faiblesse de Bagdad, car il n’y a pas d’armée irakienne, il n’y a que des milices confessionnelles qui ne se battent pas pour un pays. Sans une intégration politique des sunnites on ne pourra pas détruire Daesh.

GB À propos de ces milices chiites, avez-vous subi des exactions de ces milices ?

AD : Non pas du tout, de toute façon ils ne peuvent pas venir au Kurdistan.

Le président de l'Autorité Palestinienne Mahmoud Abbas et le président du Kurdistan Irakien Massoud Barzani
Le président de l’Autorité Palestinienne Mahmoud Abbas et le président du Kurdistan Irakien Massoud Barzani

GB : Vous n’avez pas de siège à l’ONU, dans la région un autre peuple n’a pas de véritable siège à l’ONU ce sont les Palestiniens. Quelle est votre lecture de la question palestinienne et quelles sont vos relations avec Israël ?

AD : On a des bonnes relations avec les Palestiniens, il y a des représentations palestiniennes au Kurdistan et inversement. Pour nous, il faut un État Palestinien, mais pour cela il faut la paix par des négociations. Pour Israël, cet État est une réalité, il faut à l’avenir pourquoi pas développer nos relations avec ce pays.

GB Pour finir que pensez-vous du rôle des puissances sunnites contre Daesh ?

AD : Vous savez il y a dans la région une guerre sans merci entre les chiites et les sunnites. Le problème des sunnites Irakiens doit être réglé par les sunnites d’Irak eux-mêmes, l’ingérence tant des Saoudiens pour les sunnites que de l’Iran pour les chiites aggravent les choses

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