Pourquoi il est vain de frapper l’État Islamique

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Syrie/Irak: qui contrôle quoi?

Face à l’extrême violence de l’État Islamique, l’afflux des réfugiés, le nettoyage ethnique contre les minorités (Chrétiens, Yézidis…) et les destructions de sites archéologiques certains hommes politiques demandent de frapper Daesh. Cette injonction émotive et louable reflète une profonde méconnaissance des réalités. Explications.

Si l’État Islamique est le révélateur d’une chose c’est bien de l’exclusion, voire de l’épuration (ijtithath) politique des sunnites dans la région. Une marginalité politique des sunnites en Syrie et en Irak. En effet, en Syrie, les Alaouites (branche du chiisme) dirigent le pays par l’intermédiaire des El Assad père et fils depuis quatre décennies, dans un pays majoritairement sunnite. En outre les manifestations pacifiques début 2011 ont été réprimées, et le pays tombe dans une guerre civile inextricable d’une extrême violence, avec comme dans toute les guerres civiles l’implication des puissances régionales.

En Irak, l’invasion des États-Unis en 2003 a renversé les sunnites bien que divisés, du pouvoir, et installa des chiites, majoritaires démographiquement, au pouvoir par une débaasification de l’Irak. En effet la littérature néo-conservatrice qui théorisa la guerre d’Irak exposait l’idée que les chiites et les Kurdes étaient mieux à même que les sunnites pour construire une démocratie (en particulier David Wurmser dans son ouvrage Allié de la tyrannie). Une division entre les sunnites et les chiites d’Irak qui n’existait pas jusque dans les années 1980 car il y avait un nationalisme irakien. Il y a donc indéniablement une communautarisation et une exacerbation de la religiosité de l’Irak post-Baasiste. Ensuite les autorités irakiennes mises en place par les États-Unis puis élues (première élection le 30 janvier 2005) ont systématiquement exclu les sunnites de la transition, notamment sous le président Nouri Al Maliki (2006-2014). Les chiites opprimés hier, devenaient les oppresseurs. Une exclusion des sunnites des hautes sphères régaliennes, mais aussi une guerre civile (fitna) entre chiites et sunnites ainsi qu’une relégation des tribus sunnites (passives en 2003) qui n’ont pas eu des nouvelles autorités irakiennes une délégation du pouvoir. Alors que dans les dernières années de règne de Saddam Hussein, seule sa tribu (Albou Nasser) avait accès au pouvoir. Les sunnites d’Irak et de Syrie étaient donc dans une situation de vide politique, après avoir été déçu par le communisme et frustré par l’échec du nationalisme arabe. Ce vide politique ainsi que la situation sécuritaire et humanitaire catastrophique en Irak incarnent les racines de Daesh. Un vide politique auquel il faut ajouter un vide spirituel. En effet, les sunnites n’ont pas digéré la suppression du califat en 1924 par Mustafa Kemal et ne trouvent pas dans l’Arabie Saoudite un « Vatican » sunnite (l’islam sunnite irakien est hanafite et non wahhabite comme en Arabie Saoudite). Ce vide spirituel est donc comblé pour le moment par la proclamation du califat en juin 2014 par Abou Bakr Al Baghdadi à Mossoul.

L’occupation étrangère : libération ou humiliation ? sunnites chiites Kurdes
Libération 21% 43% 82%
Humiliation 66% 37% 11%

Sondage Oxford Research International 2004

Marginalisés politiquement, les sunnites ont vu dans l’État Islamique (qui gère la santé, l’éducation, la justice, le commerce extérieur, l’administration et depuis quelques jours bat monnaie en or) un moyen de retrouver un rôle politique. De plus, l’État Islamique a bien compris que pour avoir l’assentiment des populations locales il doit apparaître comme un libérateur, comme en témoigne l’appui de Daesh sur des tribus auparavant marginalisées. De même, si Daesh a pris la ville de Palmyre (mai 2015), en Syrie, c’est d’abord pour libérer la prison de la ville, qui était le symbole de la répression de Bachar El Assad.

Type de gouvernement souhaité par les Irakiens Sunnites Chiites Kurdes
Démocratie 35% 40% 70%
Homme fort 35% 23% 6%
État Islamique 15% 26% 8%

Sondage Oxford Research International 2004

Éradiquer Daesh passe donc par un règlement politique. La France pourra frapper avec toutes les bombes du monde, les germes de Daesh seront toujours là. Par ailleurs, les Français qui ont commis des attentats en France ne sont pas pour leur majorité passés dans les rangs de Daesh, mais dans ceux d’Al Quaïda. Le problème du terrorisme islamiste en France est donc avant tout interne. Éradiquer Daesh c’est aussi l’asphyxier économiquement avec une surveillance accrue sur l’origine des importations de coton, de pétrole et sur les ventes d’œuvres archéologiques. Éradiquer Daesh c’est encore ne plus tomber dans le piège de sa propagande, en effet, on constate que lorsque Daesh est en difficulté militaire il produit une vidéo de propagande, notamment une décapitation pour grossir sa puissance. Face à l’État Islamique, il faut être dans la stratégie et non la tactique, il ne faut pas être dans l’émotion ni dans la réaction, mais analyser les causes profondes de l’établissement de Daesh. Enfin éradiquer Daesh, c’est mettre les agendas de chaque acteur en conformité. Les Kurdes se battent contre Daesh uniquement pour leur projet de créer un Kurdistan le plus autonome possible. La Turquie a comme ennemi principal les Kurdes (de Turquie et de Syrie), qu’elle combat depuis les années 1980. L’Iran chiite est en guerre par procuration en Irak/Syrie contre l’Arabie Saoudite sunnite. La Russie, comme l’Iran veut garder son allié le régime syrien. Le gouvernement irakien renâcle à mettre en place une réconciliation nationale, pis encore certaines milices chiites qui ont substitué l’armée irakienne (détruite en 2003) commettent des exactions contre des sunnites, et ne sont pas très motivés pour se battre contre Daesh pour défendre des localités sunnites. La France tergiverse, au départ elle voulait faire tomber Bachar El Assad en grossissant des opposants, puis face à Daesh frappa en Irak, mais pas en Syrie alors que la frontière n’a plus de sens, et désormais la France fera des vols de reconnaissance en Syrie pour éventuellement frapper. Israël défend sa frontière et frappe si besoin est quel que soit l’adversaire (Hezbollah, armée syrienne, rebelles d’Al Nosra…). Et les États-Unis opèrent des frappes aériennes en Irak et en Syrie qui permettent d’endiguer mais pas d’éradiquer Daesh.

Frapper l’État Islamique sans coordonner les agendas de tous les acteurs est vain mais surtout frapper Daesh sans proposer aux sunnites un nouveau projet politique est inefficace. S’il faut avoir des « idées simples » dans « l’Orient compliqué » pour De Gaulle, encore faut-il différencier des idées simples et simplificatrices.

Par Romain Dewaele

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