Moyen-Orient : pourquoi la France fait un mauvais pari

Le président François Hollande en visite en Arabie Saoudite en novembre 2012
Le président François Hollande en visite en Arabie Saoudite en novembre 2012

« C’est parce que nous ne sommes plus une grande puissance qu’il nous faut une grande politique, parce que, si nous n’avons pas une grande politique, comme nous ne sommes plus une grande puissance, nous ne serons plus rien » De Gaulle

Il est pour moi indéniable que la France perd son « rang » au Grand Moyen-Orient. Une dégradation qui s’explique bien évidemment par l’arrivée des puissances ré-émergentes mais pas seulement. La France perd son rang à cause d’elle-même pour des raisons conjoncturelles et structurelles. Explications.

Si la France n’a plus de ticket valable à l’est de Beyrouth parce que sa politique arabe est morte. Elle est morte pour des raisons historiques. D’une part la fin de la guerre froide et donc de la bipolarité a déboussolé une diplomatie qui doit renoncer à son rôle de dénonciatrice de l’ordre bipolaire et qui voit donc inopérant ses intentions de « dépasser Yalta », ce qui lui donnait de l’audience partout dans le monde. D’autre part si pour l’ancien ministre des Affaires étrangères Roland Dumas (1984-1986 et 1988-1993) la politique arabe de la France était un mythe, la première guerre du golfe (1991) a tué cette politique. En effet, depuis ses balbutiements avec Mendès-France, son paroxysme sous De Gaulle et son crépuscule sous Mitterrand, la politique arabe de la France consistait à privilégier dans la région les États-Nations, à mettre en exergue la notion de citoyenneté nationale, à éviter la communautarisation, la confessionnalisation et la tribalisation des pays. La France faisait donc le pari de pays, certes autoritaires, mais modernisateurs, nationalistes arabes et « laïques ». Or la guerre du Golfe (1991), la guerre en Afghanistan (2001), la guerre d’Irak (2003), la guerre en Libye (2011) et les guerres en Syrie (depuis 2011) ont bouleversé un Grand Moyen-Orient en effondrant les États, et où la notion de solidarité nationale est dépassée par des solidarités tribales, claniques ou confessionnelles. La France avait fait le pari depuis les années 1960 de l’Irak, mais en se joignant à la coalition internationale et aux sanctions contre elle, après que son dirigeant Saddam Hussein ait envahi le Koweït marque la fin de sa politique arabe (raison pour laquelle, Jean-Pierre Chevènement alors ministre de la Défense démissionna). Par conséquent le logiciel de la politique arabe n’est plus valable car la région a trop changé. Par ailleurs, on le voit depuis une décennie la France se défausse de son rôle historique, depuis François Ier de protectrice des Chrétiens d’Orient.

Jacques Chirac, alors premier ministre et le président Irakien Saddam Hussein
Jacques Chirac, alors premier ministre et le président Irakien Saddam Hussein

Si le logiciel de la politique arabe de la France n’est plus opérant, il faut donc en inventer un autre en scrutant la géopolitique et les équilibres de la région. Là est pour moi le mauvais pari de la France. La France est en porte à faux avec les trois puissances régionales majeures. Tout d’abord la Turquie, en effet la manière dont le président Nicolas Sarkozy a précisé son intention de ne pas faire intégrer la Turquie dans l’Union Européenne a été très mal prise par Ankara (et je ne m’étendrai pas ici de l’initiative intéressante mais sans lendemain de l’Union Pour la Méditerranée). À l’emplacement géographique stratégique, nous nous sommes brouillés avec la Turquie, qui de Chypre au Caucase et de la Mer Noire à la Palestine joue un rôle important. Ensuite, Israël, tiraillée entre des considérations électoralistes, l’importation du conflit qui ébranle la concorde nationale, la culpabilité vis-à-vis de la Shoah, et la réalité du statut quo qui empêche la création d’un État Palestinien viable, la France tient un discours ambiguë et trouble dans ce conflit ce qui rend sa parole inaudible tant pour les Israéliens, que pour les Palestiniens alors que la politique arabe de la France c’était la volonté de voir la création d’un État Palestinien viable dans la paix avec un Israël en sécurité et dans les frontières de 1967. Enfin, l’Iran, si la France avait fait le pari de l’Irak, adversaire historique de l’Iran, pourquoi avoir continué à garder cette méfiance vis-à-vis de l’Iran après 2003 lorsque l’Irak n’existait plus ? Malgré les tentatives vaines de Dominique De Villepin de faire de la France un intermédiaire entre les États-Unis et l’Iran sur les négociations à propos du nucléaire, ce rôle a été laissé à Oman. En outre, cette méfiance à l’encontre de l’Iran s’est vue lors de la finalisation des négociations avec l’Iran, l’été dernier. L’Iran ira dans son ouverture aux marchés aux meilleures offres, mais retiendra la position de la France. De même dans le conflit syrien, la coalition internationale anti-Daesh où la France joue un rôle majeure n’inclut pas l’Iran, acteur pourtant incontournable dans ce conflit. Turquie, Israël, et Iran, la France n’a pas parié sur les trois puissances majeures de la région.

Le leader de l'OLP Yasser Arafat et le président François Mitterand
Le leader de l’OLP Yasser Arafat et le président François Mitterrand

Au lieu de s’ailler avec ces pays, l’actuel et l’ancien président de la République ont adopté des idées trop simplistes dans un « Orient compliqué ». En effet, d’une part ces présidents n’ont pas de vision du monde, ni de conscience historique, et d’autre part ils sont avant tout des pragmatiques, mais ne voient qu’à court terme. Si leur politique étrangère a été émaillée de succès, dans la région ce n’est pas le cas. En effet, la France fait le pari dans cette région de l’Égypte et des pays du Golfe. On croit perpétuer la politique arabe alors qu’elle n’a plus de sens. À l’inverse des puissances majeures que je viens de mentionner, nos alliés dans la région se dirigent vers une instabilité politique de grande ampleur. L’Égypte d’abord, où la répression du maréchal Al Sissi dépasse les Frères Musulmans et les groupes armés terroristes du Sinaï ayant prêté allégeance à l’État Islamique. La société civile égyptienne depuis 2011 et la chute d’Hosni Moubarak a pris un poids très important et ne pliera pas indéfiniment sous la répression d’Al Sissi. En outre l’économie égyptienne est en grande difficulté. Bref l’Égypte est une bombe à retardement. Pour les pays du Golfe, ils sont contrairement aux idées reçues très instables, comme je l’avais dit dans un récent article, mais pas seulement. Même si la France doit pour sa puissance avoir un complexe militaro-industriel robuste, il faut regarder de plus près nos intérêts. Effectivement, « la France n’a pas d’amis, elle n’a que des intérêts » (De Gaulle), mais l’intérêt de la cohésion nationale française doit dépasser les intérêts économiques dans certains cas. En effet, la France dont la diplomatie est de plus en plus impulsée par l’Hôtel de Brienne que du Quai d’Orsay vend des armes au pays du Golfe (Qatar et Arabie Saoudite pour la plupart). Or le soft power religieux de ces pays est le développement dans le monde de l’islam hanbalo-wahhabite, schématiquement l’islam le plus rigoriste et puritain, qui ne peut pas être en adéquation avec les lois de la République. Or, nos compatriotes de religion musulmane sont majoritairement originaires du Maghreb où l’islam est malékite. Entendons-nous, compte tenu du poids diplomatique de ces pays dans la région, de leurs ressources et de leur emplacement stratégique, je ne propose pas la brouille avec ces derniers, mais un simple dialogue.

Le président Soudanais Omar El Bechir, l'émir du Koweït Al Sabah, le président Égyptien Al Sissi et le président François Hollande
Le président Soudanais Omar El Bechir, l’émir du Koweït Al Sabah, le président Égyptien Al Sissi et le président François Hollande lors de l’inauguration du nouveau cana de Suez en août 2015

Enfin, si les diplomates gaullo-mitterandiens ont été remplacés avec le temps par des diplomates néo-conservateurs, la France a une position trop fébrile. En effet, ceux qui lisent mes analyses savent que je suis plus que rétif aux interventions internationales, qui le plus souvent riment avec interventions occidentales, où parfois les Émirats Arabes Unis font office de caution internationale. Mais admettons, pourquoi dans le cas syrien attendre l’été 2013 pour frapper Bachar El Assad alors que le conflit s’est largement complexifié et internationalisé ? La diplomatie française manque de vision et de clarté. Enfin, ultime incarnation de ce manque de vision, ces derniers jours, le nouveau directeur du service Afrique du Nord/Moyen-Orient du Quai d’Orsay n’a été en poste dans la région que deux ans, en tant qu’ambassadeur au Koweït et en 1991.

Pari sur des pays instables, relation froide avec les puissances prédominantes de la région, manque de vision à long terme et de clarté, pour moi la France perd son « rang » au Grand Moyen-Orient si précieux de Couve de Murville à Dominique de Villepin en passant par Hubert Védrine. Néanmoins, souvenons-nous qu’en 1756, la France, en difficulté avait opéré sous l’impulsion du cardinal de Bernis un monumental et prodigieux retournement d’alliance en s’alliant avec son adversaire de trois siècles les Habsbourg (Autriche et Espagne) et la Russie pour prendre de revers la Prusse et la Grande Bretagne.

Par Romain Dewaele

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