Qui est Serguei Lavrov : le monsieur « niet » ?

Russian Foreign Minister Sergei Lavrov

Impassible, intransigeant, inflexible, sévère, ferme, grave, austère, redoutable, les qualificatifs ne manquent pas pour caractériser l’un des piliers de la Russie depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. Serguei Lavrov, né en 1950, d’origine arménienne par son père, est à la tête de la diplomatie russe depuis 2004, où il impose son néo-réalisme du haut de cet impressionnant immeuble style stalinien, place Smolenskaia. Réputé pour être un redoutable négociateur, Lavrov a fait ses armes d’abord  à l’ambassade de l’URSS au Sri Lanka, puis à l’ONU en tant qu’ambassadeur de la Russie, avant de devenir ministre des Affaires étrangères. Portrait d’un acteur majeur de la scène internationale.

Comme le double corps du Roi en France, Lavrov participe au double corps de la diplomatie russe. Les régimes passent, les diplomates se suivent, mais la diplomatie russe garde ses grandes lignes, où les intérêts nationaux l’emportent sur les idéologies. Lavrov fait donc partie de ces ministres des Affaires étrangères qui sont réputés inamovibles, il emprunte le chemin du ministre Andréi Gromyko, ministre de 1957 à 1985. Habité par l’histoire de son pays, Lavrov aime aussi s’inspirer d’Alexandre Gortchakov, ministre des Affaires étrangères sous le Tsar Alexandre II de 1856 à 1882, celui qui essaya de relever la Russie après l’humiliante guerre de Crimée. Une inspiration tsariste, une inspiration soviétique, la Russie de Poutine est une synthèse.

 « Le Kosovo vous reviendra dans la gueule » Serguei Lavrov

Réputé pro-occidental à ses débuts, l’épisode du Kosovo va marquer pour lui un tournant. En 1999, la Russie qui se veut protectrice des Slaves et des Orthodoxes, voit son alliée la Serbie être démembrée du Kosovo (lieu de la bataille du Champ des Merles de 1389, cœur historique de la nation Serbe) après soixante-dix-huit jours de bombardement otanien. En 1999, la Russie proteste mais elle est bien trop faible militairement et diplomatiquement. Cet épisode fondateur est un électrochoc pour les élites Russes, qui désormais veulent restaurer la souveraineté mais surtout l’influence diplomatique de leur pays.

Successeur d’Igor Ivanov, Lavrov incarne ce retour de la Russie dans le grand jeu des relations internationales, qui passe par une intransigeance vis-à-vis des diplomates Américains. Colin Powell, Condoleezza Rice, Hillary Clinton, et John Kerry, tous sont tantôt épuisés tantôt agacés voire médusés par Lavrov.

Ministère des Affaires étrangères de la Russie
Ministère des Affaires étrangères de la Russie

Caucase, Tchétchénie, Géorgie, Syrie, Irak, Ukraine, Iran…Lavrov est au cœur des affaires diplomatiques. La Syrie est sans doute son plus beau coup, alors qu’à l’été 2013 les puissances occidentales sont au bord du conflit armée face à Bachar El Assad, après son utilisation d’armes chimiques. Lavrov sait que la Russie est présente en Méditerranée grâce au régime Syrien. Lavrov va donc militer ardemment pour le contrôle international de l’arsenal chimique syrien, et la fin des velléités de frapper Bachar El Assad. Il obtient satisfaction, le régime syrien peut survivre encore, et l’accès aux mers chaudes est préservé pour la Russie. Lavrov soulage El Assad, mais aussi Obama réticent au « boots on the ground » et piégé par ses « lignes rouges » allégrement dépassées par le régime syrien. Ses négociations se sont faites en partie aux Nations Unies à New York. À New York, Lavrov est chez lui, c’est là-bas qu’il réalisa la majeure partie de sa carrière. En effet, il fut pendant dix-sept ans conseiller à l’ambassade de l’URSS (1981-1988) puis ambassadeur permanent de la Russie (1994-2004). Sa carrière dans les couloirs de l’ONU lui a donné parfaite connaissance des rouages de la diplomatie onusienne, les failles du multilatéralisme, les contradictions de la supranationalité et les interminables recours juridiques des résolutions.

« Vous nous avez baisés sur la Libye, vous ne nous baiserez pas sur la Syrie » Serguei Lavrov

Plus tard, Lavrov se méfia des « printemps arabes », et condamna les ingérences occidentales au Moyen-Orient (« En Orient, ils jouent comme des singes avec des grenades »). Comme l’Algérie, la diplomatie russe a comme principe numéro un la souveraineté et l’intégrité des États. Même si Lavrov s’est fait désavoué en 2011 par le président russe d’alors, Dmitri Medvedev, qui accepta de ne pas opposer le véto russe lors de la résolution 1973 sur l’intervention en Libye. La Russie s’abstient, mais comme l’avait averti Lavrov à son président, la résolution est trop interprétative. Les faits lui donnèrent raison, l’intervention anglo-française de mars 2011 qui prévoyait de protéger la population de Benghazi, a renversé Kadhafi en octobre. Bafoué, Lavrov se souviendra de cet épisode. Comme ne témoigne la sévérité russe dans le dossier ukrainien, et la réponse au Kosovo par l’annexion de la Crimée.

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Serguei Lavrov et Vladimir Poutine en discussion avec Federica Mogherini

Néo-réaliste, croyant comme quasi seul acteur des relations internationales les États, Lavrov voit le système international comme anarchique malgré l’ONU. Lavrov a bien saisit l’entre-deux de l’ONU entre supranationalité et respect de la souveraineté des États, ce paradoxe il l’utilise. Dans le dossier ukrainien notamment, il traite avec la France, puis l’Allemagne, mais aussi avec la ministre des Affaires étrangères de l’UE (Catherine Ashton, puis Federica Mogherini), Lavrov joue sur l’absence de position commune parmi les pays de l’Union Européenne tiraillée entre la position française, allemande et polonaise.

Ce néo-réalisme pragmatique s’illustre dans une diplomatie russe qui désidéologise les relations internationales et milite pour un monde multipolaire où l’équilibre des puissances est le seul facteur de paix. Pour Lavrov, la diplomatie est une relation entre États, pas entre régimes politiques. Lavrov parle avec tout le monde. Lavrov traite avec la Hamas, comme avec Israël, avec des opposants syriens comme avec El Assad, avec l’Arabie Saoudite comme avec l’Iran…

Par Romain Dewaele

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