Géopolitique de l’Iran : existe-t-il un « croissant chiite » ?

Géographie des chiites
Géographie des chiites

« Nous assistons à l’exportation de la révolution islamique dans toute la région. De Bahreïn à l’Irak en passant par la Syrie, et du Yémen à l’Afrique du Nord » Qassem Soleimani commandant de la Garde révolutionnaire (Al-Qods)

L’expression de « croissant chiite » vient du roi Abdallah de Jordanie. Si le roi de Jordanie emploi cette expression en 2004 c’est qu’il voit la main de l’Iran au Liban, en Syrie, à Bahreïn, au Yémen, en Azerbaïdjan, en Afghanistan, au Pakistan et en Irak. Dans tous ces pays, il y a une minorité ou une majorité chiite. L’Iran étant le plus grand pays chiite du monde, ce dernier se servirait des communautés chiites pour sa géopolitique. S’il est vrai que l’Iran incarne un « Vatican » pour les chiites comme l’Arabie Saoudite veut l’incarner pour les sunnites, il est réducteur et caricatural de voir dans tous les chiites du monde un bras armée de l’Iran. Explications.

Sunnites, Chiites, Kharijites…revenons sur les divisions confessionnels au sein de l’Islam, qui bien que lointaines marquent la mémoire des musulmans, leurs représentations, leurs discours et leurs actions conscientes ou non.

À la mort du prophète Muhammad en 632, une division se créer à propos de sa succession. En effet Muhammad n’a pas eu le temps de désigner son successeur. Certains veulent perpétrer la tradition bédouine avec un collaborateur comme successeur, d’autres veulent que le successeur soit un membre de la famille (le plus proche parent de Muhammad c’est son cousin et gendre Ali). Ces deux camps s’opposent mais le camp d’Ali se tut lors de la proclamation d’Abou Bakr comme premier calife (successeur) en 632. Décédé en 634, Abou Bakr est remplacé par Omar. Assassiné en 644, Omar est succédé par Othman. Assassiné en 656, Othman est succédé par Ali qui devient calife, vingt-quatre ans après la mort de Muhammad. Cependant le choix d’Ali ne fait l’unanimité, et les germes de la division entre les chiites et sunnites vont éclater. En effet le gouverneur de Koufa envoyé par Ali est refoulé, et la ville se rend à Bagdad pour mener une guerre contre Ali. Aïcha, une des épouses du prophète accepte de se joindre aux rebelles. Ali se met en route vers l’Irak pour contrer cette insurrection, et l’emporte face aux insurgés. Tendre, Ali offre l’amnistie à certains des insurgés ce qui provoque l’ire de ses hommes. Ensuite Ali déplace sa capitale à Koufa (Irak) pour assurer son pouvoir et surveiller Mo’awiya (gouverneur de Damas par Othman). En 656 Ali et Mo’awiya entrent en conflit. Alors qu’il est le sur point de l’emporter Ali accepte un arbitrage coranique pour désigner le vainqueur, ce qui provoque la première dissidence dans l’Islam, certains le quittent, ce sont les Kharijites (Kharaja : sortir). Crédule sur l’arbitrage, Ali perd son autorité de calife en Égypte et en Syrie. Ceux qui reconnaissent comme calife Ali sont les chiites, ceux qui reconnaissent Mo’awiya comme calife sont les sunnites. Plus tard les fils d’Ali, Hassan mais surtout Hussein tenteront de reprendre le pouvoir perdu par leur père (assassiné en 661). Mais en 680 Hussein meurt en martyr au combat à Kerbala (Irak).

Aujourd’hui, les musulmans chiites représentent environ 15% des musulmans, soit 250 millions de fidèles. Les chiites voit en Ali le seul légitime successeur du prophète Muhammad. Le nom chiite vient du mot shi’a qui signifie « partisans ». Pour les chiites, le Coran a un sens caché et seul le retour de l’imam caché permet la compréhension du texte. Le chiisme diffère également du sunnisme (sounna : tradition) par la présence d’un clergé. Les chiites comme les sunnites se rendent en pèlerinage (un des cinq piliers de l’islam) à la Mecque, mais aussi sur d’autres lieux saint comme Kerbala en Irak (lieu de la bataille où mourut Hussein, le fils d’Ali). Contrairement aux sunnites, la représentation de la figure humaine ou le culte des saints ne sont pas interdits, de plus la vénération pour Fatima (fille de Mahomet et femme d’Ali) donne une place de la femme différente dans la société.

Après avoir vu les divisions entre sunnites et chiites, observons les divisions au sein du chiisme. Il y a des chiites duodécimains, des chiites ismaéliens et des chiites zaidites. Les chiites duodécimains sont majoritaires (les iraniens sont en grande majorité duodécimains), ils pensent que le douzième successeur d’Ali est l’imam caché. Cette branche du chiisme est structurée par un clergé hiérarchisé avec sa tête des Ayatollah. Les duodécimains (125 millions) accordent beaucoup d’importance à la figure d’Hussein et son martyre à Kerbala. Les Zaidites reconnaissent eux cinq imams, rejettent l’idée d’imam caché et sont principalement au Yémen (Houthis). Les ismaéliens (20 millions) se séparent en plusieurs branches plus ou moins proches (Alaouites en Syrie, Alévis en Turquie, Druzes au Liban…), et contrairement aux duodécimains pensent qu’Ismaël est le septième et dernier imam, contre douze pour les duodécimains.

Le président Syrien Bachar El Assad et le ministre des Affaires étrangères de l'Iran, Mohammad Javad Zarif
Le président Syrien Bachar El Assad et le ministre des Affaires étrangères de l’Iran, Mohammad Javad Zarif

Avant de voir quel est le lien entre le chiisme et la géopolitique iranienne, il est nécessaire d’expliquer les mutations du Moyen-Orient aujourd’hui. La région change par les conséquences de deux événements. D’une part l’invasion des États-Unis en Irak (2003) qui a détruit l’État irakien, dissout le parti unique (Baas) qui structurait les sphères régaliennes de l’Irak, marginalisée les sunnites (minoritaires démographiquement mais au pouvoir avec Saddam Hussein), mis au pouvoir des chiites, et donc communautarisa l’Irak. Cette confessionnalisation de l’Irak, est un phénomène plus large au Moyen-Orient. On constate donc la chute des États, des solidarités nationales au profit de la solidarité ethnico-religieuse. On assiste à la fin de l’ère Sykes-Picot*. Ce phénomène de communautarisation de la région découle en partie des « printemps arabes » qui affaissèrent les États.

Même si le prisme chiisme/sunnisme peut expliquer certaines situations, il n’est pas exclusif. En effet comment expliquer pour l’Iran que la chrétienne Arménie soit un allié plus fiable que son voisin chiite Azéri ?  Ce prisme n’a même pas sa part de validité historique, en ce moment au Yémen, où une coalition des puissances sunnites frappe les rebelles (Houthis) chiites, alors que dans les années 1950 les Houthis étaient les alliés des Saoudiens, sans oublier que les Houthis (Zaidites) sont doctrinalement plus proche du sunnisme. Si l’Iran profite des liens confessionnels pour sa diplomatie culturelle, la réalité est plus contrastée. En effet, si l’Iran veut exporter sa révolution, pourquoi cette théocratie soutient-elle le régime syrien, baasiste, nationaliste arabe, « laïc » et basé principalement sur une alliance entre Chrétiens et Alaouites ? La géostratégie dépasse la solidarité confessionnelle.

 

« Le Hezbollah est venu après un accord avec l’État syrien. Les forces djihadistes sont venues pour tuer le peuple syrien » Bachar El Assad

Cependant, l’arc chiite peut se voir au Liban avec le Hezbollah. Le Hezbollah de Hassan Nasrallah reprend les méthodes de la révolution islamique de 1979, basé sur le trio peuple/armée/résistance. Cette armée irrégulière tente de calquer 1979 au Liban avec un objectif révolutionnaire et une rhétorique du martyre. Allié de l’Iran, le Hezbollah est néanmoins de plus en plus mécontent de subir des pertes pour faire survivre le régime Syrien.

L’arc chiite peut se voir également en Irak. Aujourd’hui l’Irak est gouverné par des chiites, mais surtout pour des chiites avec l’aval de Téhéran. Comme en témoigne l’accompagnement de l’armée régulière irakienne contre l’État Islamique par des milices chiites (Pasdaran, brigade Badr, Aassaïb Ahl al-haq, Brigade de la Paix…) formées et équipées par l’Iran. Ajoutons à cela le rôle de l’ayatollah Al Sistani (plus haute autorité chiite en Irak et formé en Iran) qui lança un appel de mobilisation contre l’État Islamique. Cette emprise de l’Iran mais surtout du chiisme s’est surtout vu sous la présidence en Irak de Nouri Al Maliki (2006-2014), moins avec l’actuel président Al Abadi. Cependant les Iraniens sont des perses et les Irakiens des arabes, et lors de la guerre Iran/Irak (1980-1988) les Irakiens chiites restèrent fidèles à leur pays.

Au final, l’arc chiite est largement surestimé, et sert d’épouvantail pour les puissances sunnites, alors que dans le même temps l’Iran se sent encerclés par les sunnites. Sous embargo, victime des sanctions internationales et exclu des relations internationales jusqu’en juillet dernier l’Iran n’a pas les moyens de créer un croissant chiite. Même si il est indéniable que le chiisme sert de soft power pour l’Iran et va jouer un rôle grandissant dans la géopolitique proche et moyen-orientale.

« Il y a deux pays au monde qui ne méritent pas d’exister : l’Iran et Israël » roi Abdallah (Arabie Saoudite) 2010

 *Accords Sykes-Picot: en 1916 les ministres des Affaires étrangères Français et Britanniques tracèrent leurs zones d’influences au Moyen-Orient, en créant ex-nihilo des États. Le Liban et la Syrie pour la France, l’Irak, la Jordanie et la Palestine pour les Britanniques. L’État Islamique gouvernant une zone à cheval entre la Syrie et l’Irak, met fin à l’ère Sykes-Picot, car la frontière n’a plus de sens, et la Syrie et l’Irak sont de facto en partition.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s