La diplomatie turque, du « zéro problème » à l’enlisement : le cas syrien

Le président de la Turquie, Recep Tayip Erdogan et son homologue Syrien Bachar El Assad
Le président de la Turquie, Recep Tayip Erdogan et son homologue Syrien Bachar El Assad

Si l’ancien ministre des Affaires étrangères de la Turquie Ahmet Davutoglu voulait une diplomatie avec « zéro problème », la politique étrangère de la Turquie est depuis 2011 avec le début la crise syrienne en plein bouleversement. En effet la diplomatie Turquie qui partage plus de 800km de frontières avec la Syrie est en plein paradoxe. Paradoxe, car la diplomatie turque en Syrie, fragilise et rehausse à la fois son rôle. En effet très tôt la diplomatie turque n’a pas ménagé son interventionnisme dans cette affaire syrienne, avec depuis juillet 2015, une implication dans tous les domaines, même militaire. Retour sur la fin du « zéro problème » avec ses voisins pour la Turquie.

Avant d’expliciter la situation actuelle, procédons un retour sur la stratégie globale de la Turquie. Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP (Parti pour la Justice et le Développement) en 2002, la Turquie veut être une puissance incontournable de l’Afrique du Nord au Moyen-Orient. Du Maroc à l’Irak, la Turquie veut imposer son soft-power dans le cadre d’un « néo-ottomanisme ». Ce retour de la Turquie dans les terres de l’ancien Empire Ottoman est le fruit de la pensée de l’ancien ministre des Affaires étrangères, et actuel premier ministre, Ahmet Davutoglu. Cet ancien professeur de relations internationales, veut faire passer la Turquie d’État périphérique à un État central dans le jeu des relations internationales. Ensuite, Davutoglu prône l’avènement d’un nouvel ordre mondial où la Turquie et son « souverainisme rythmique » (Davutoglu) serait incontournable. Pour s’imposer du Royaume Chérifien au pays des deux fleuves, la Turquie s’appuie sur deux points essentiels. D’une part, les liens historiques issus de l’Empire Ottoman ainsi que la force mobilisatrice de l’Islam politique, et d’autre part vouloir apparaître comme un modèle démocratique pour tous les pays qui ont connu des révoltes depuis 2011.

                                   De l’isolationnisme à l’interventionnisme

Avant d’intervenir militairement en Syrie, la Turquie a toujours privilégié le soft au hard power, la médiation plutôt que l’intervention militaire. En effet depuis l’arrivée au pouvoir de Recep Tayip Erdogan (AKP), la Turquie est une puissance moyenne et médiatrice. Trop petite pour s’imposer mais trop grande pour se taire, la Turquie fait de la médiation dans plusieurs dossiers de son étranger proche. Comme en témoigne son intérêt dans les négociations israélo-palestiniennes, mais aussi sur la question du nucléaire iranien, et sur la question des Kurdes. Cet activisme est motivé par un désir de renforcer sa diplomatie « à 360 degrés », car si la « géographie ça sert d’abord à faire la guerre » (Yves Lacoste), l’emplacement de la Turquie est remarquable pour sa géopolitique. La Turquie fait le lien entre la méditerranée et l’Asie Centrale, entre le Proche-Orient et le Caucase, entre l’Orient et l’Occident, entre les Balkans et le Levant…

Avant la crise syrienne, quelles sont les relations entre la Turquie et la Syrie ? La relation entre ces deux pays est jalonnée de chaud et de froid. Lorsque la Syrie était dirigée par Hafez El Assad (1971-2000), la Turquie et sa voisine étaient au bord du conflit armée, comme l’illustre plusieurs événements. Tout d’abord le différend frontalier du Sandjak d’Alexandrette, annexé par la Turquie en 1939, jamais digéré par la Syrie, et qui en 1998 à presque fait l’objet d’un conflit. Pourquoi 1998 ? En 1998, car c’est à cette époque que la président syrien soutien la guérilla kurde du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan, qui menait des attentats en Turquie). Mais en 1999, le leader kurde Abdullah Ocalan est lâché par la Syrie, puis la mort en 2000 d’Hafez El Assad, et sa succession par son fils Bachar vont rapprocher considérablement les deux pays.

Les années 2000 sont pour les deux pays, une intense période de rapprochement. Un rapprochement protéiforme, avec une multiplication des visas turcs pour les Syriens, la quête du marché syrien par des entreprises turques, une zone de libre-échange, des accords économiques, et une coopération militaire.

                                      Un rapprochement rompu en 2011

Si le rapprochement fut bref et intense, la rupture est de même nature.À la suite des « printemps arabes » la Turquie veut profiter des changements de régimes pour capitaliser son rôle dans la région. La Turquie adopte de la Tunisie à la Syrie, en passant par l’Égypte une ligne pro-changement, en s’appuyant sur des partis islamo-conservateurs du type Frères Musulmans. Si Ahmet Davutoglu tente en 2011 de faire infléchir Bachar El Assad pour qu’il mette en œuvre des réformes, la rupture est consommée mi-2011. Dès lors la Turquie va s’impliquer pour faire chuter le régime d’El Assad.

Son implication prend plusieurs formes. Tout d’abord la création à Istanbul du Conseil National Syrien, puis la possibilité à l’Armée Syrienne Libre d’organiser des opérations depuis la Turquie, ensuite la participation active au groupe des « Amis de la Syrie » à l’ONU, puis l’aide indirect ou direct aux groupes armées terroristes rebelles voyant que sur le terrain militaire l’Armée Syrienne Libre s’enlise. Cet aide s’illustre également par le soin apporté aux combattants djihadistes ainsi que le passage sans encombre par la Turquie des djihadistes pour aller rejoindre les fronts irakiens et syriens. L’aide se matérialise enfin par l’afflux d’environ 1,5 millions (au moins) de réfugiés Syriens en Turquie, pouvant être un moyen de pression contre Bachar El Assad.

Dans cette crise syrienne, que gagne la Turquie ? La Turquie s’implique pour devenir une puissance majeure dans le nouveau Moyen-Orient qui se profile. En effet depuis l’invasion des États-Unis en Irak (2003) à laquelle il faut ajouter les « printemps arabes » on constate la chute des États, l’affaiblissement du concept de citoyenneté, la hausse de la communautarisation, l’augmentation des démarcations entre Chiites et Sunnites, entre Kurdes et Arabes, entre Chrétiens et Musulmans, bref la chute des identités nationales au profit des solidarités ethnico-religieuses. La Turquie entend donc faire barrage à la puissance Chiite qu’est l’Iran et de s’imposer comme la grande puissance sunnite. Comme en témoigne son soutien à tous les partis islamo-conservateurs sunnites de la région, son alliance avec le Qatar et l’Arabie Saoudite en Syrie, et l’instrumentalisation de son combat en Syrie comme un combat contre les alaouites (branche du chiisme) pour barrer la route à la Méditerranée de l’Iran.

Cependant cette politique a un coût. D’une part, son indéfectible volonté d’avoir le départ des Alaouites au pouvoir en Syrie pour un règlement global de la crise, entache ses relations avec la Russie et l’Iran, met à mal son rôle de médiateur dès lors que la Turquie prend parti, et inquiète ses alliés occidentaux quant à son double jeu vis-à-vis de tous les groupes armés terroristes islamistes en Syrie. Le coût n’est pas seulement diplomatique, il est également économique. En effet la Turquie a dépensé selon ses autorités 4,5 milliards de dollars pour l’accueil des réfugiés Syriens. Ce flux massif de réfugiés, condamnés pour une partie à la mendicité inquiètent les opérateurs touristiques, et déséquilibre dans certains secteurs le marché de l’emploi (la main-d’œuvre syrienne étant bon marché). De plus, la guerre en Syrie complique les exportations turques vers le Kurdistan irakien (la Turquie ayant de bons rapports avec le GRK, l’organe qui dirige le Kurdistan irakien, car une Irak démembrée du Kurdistan serait totalement sous emprise de l’Iran), avec le long de la frontière turco-syrienne le développement d’une économie informelle.

Kurdistan

Mais surtout le coût est politique et sécuritaire. Rappelons que la stratégie actuelle de la Turquie est indissociable des ambitions personnelles du président Erdogan, du calendrier électoral et de la question kurde.

Le pari politique d’Erdogan

Début juin 2015, les élections législatives en Turquie donne une victoire fragile au parti du président Erdogan (AKP). Son score l’oblige à faire une coalition pour pouvoir gouverner. En parallèle, le parti pro-kurde mais qui a élargi sa base électorale le HDP (Parti Démocratique des Peuples) entre au parlement. Cette victoire fragile empêche Erdogan de présidentialiser les institutions turques. Si Erdogan avait au cours des années 2000 démocratisé la Turquie et avait entamé un processus de règlement de la question kurde (reconnaissance culturelle, négociation avec la guérilla du PKK…), cet animal politique est en train de tenter un incroyable pari pour aux prochaines élections prévu en novembre obtenir une victoire nette.

Ce pari mêle la politique intérieur et extérieur de la Turquie. Rappelons que la Turquie vient de rejoindre la coalition internationale contre l’État Islamique (après avoir été victime d’un attentat revendiqué par Daesh à Suruç le 20 juillet dernier). La Turquie laisse donc pour la première fois la coalition préparer les opérations depuis son sol sur la base d’Incirlik. Dans le même temps la Turquie frappe le PKK pour plusieurs raisons. D’une part, le capital de sympathie de la Turquie est en chute libre ce qui ébranle son soft power. D’où provient cette chute ? D’une part la personnalisation et la répression du pouvoir Turc (parc Taksim Gazi), et son refus de laisser passer les combattants Kurdes à Kobané (Syrie) alors assiégée par l’État-Islamique en automne 2014. Ce refus d’assistance, ce double jeu vis-à-vis de l’État-Islamique et depuis juillet 2015 le bombardement du PKK ont terni l’image de la Turquie. On constate (et les peshmergas Kurdes l’ont très bien assimilé dans leur stratégie globale) dans l’opinion publique des pays occidentaux un attachement aux Kurdes (et à leur revendications) du fait de leurs combats en premières lignes face à Daesh, avec même parfois des femmes combattantes. D’autre part, Erdogan bombarde le PKK pour que ce dernier commette en représailles des attentats et ainsi tenter de piéger le parti HDP de Selahattin Demirtas, quant à son rapport au PKK.

Enfin, la Turquie intègre la coalition internationale pour sauver sa politique étrangère marquée de plusieurs échecs. Premièrement, l’échec des partis islamo-conservateurs en Tunisie par la voie démocratique et en Egypte par la répression. D’autre part, le retour de l’Iran par la fin des sanctions internationales, son rapprochement avec les puissances occidentales, et le règlement de la question du nucléaire.

Au final, ses dérives autoritaires, son bombardement du PKK, ses ambiguïtés face à Daesh, l’échec des Frères Musulmans, et le retour de l’Iran remettent en cause le modèle turc pour le monde arabe et sa puissance diplomatique.

Par Romain Dewaele

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