La diplomatie contestataire : évolutions, intérêts et limites

Mahmoud Ahmadinejad et Hugo Chàvez

« Sous l’influence du colonialisme, ils menacent quiconque questionne l’holocauste et le 11 septembre avec des sanctions et des actions militaires. » Mahmoud Ahmadinejad à la tribune des Nations Unies le 22 septembre 2011.

De la conférence de Bandung (1955) à Hugo Chàvez en passant par le trio Nasser, Nehru et Tito, les relations internationales sont rythmées par la diplomatie contestataire. Entre idéologie, désir d’exister et enjeux de politiques intérieures, récit de cette diplomatie déviante.

Avant d’être contestataire, une diplomatie est pour n’importe quel État une source de légitimité, surtout dans des pays à la stabilité politique et institutionnelle fragile. Si chaque pays cherche sa « niche diplomatique », les États ont pour leur diplomatie le choix schématiquement entre d’une part être l’allié indéfectible d’une grande puissance, ce qui assure sécurité et stabilité, ou d’autre part adopter une diplomatie qui conteste le système des relations internationales.

Très utilisé sous les anciens présidents Vénézuélien et Iranien, Hugo Chàvez et Mahmoud Ahmadinejad, la diplomatie contestataire existe réellement depuis les débuts de la guerre froide. Cette diplomatie prend sa source dans la conférence de Bandung, en 1955, où se retrouve des pays principalement asiatiques et africains pour faire éclore le Tiers-Monde, encourager la décolonisation et dénoncer l’impérialisme. Mais à Bandung, les divisions seront marquées quant aux liens du Tiers-Monde avec les deux grands. Cela montre que la diplomatie contestataire fut assez limitée par la bipolarité. En effet certains pays nouvellement indépendants, comme en Afrique, restent soit en lien avec l’ancien colonisateur, soit se rapprochent de l’URSS, ce qui rend caduque le discours anti-impérialiste. Même limitée, cette diplomatie existe notamment avec le Mouvement des Non-Alignés porté par l’Egyptien Nasser, l’Indien Nehru, l’Indonésien Soekarno, le Guinéen Touré et le Yougoslave Tito. L’objectif de leur diplomatie est de contester l’ordre des relations internationales et le refus d’être dans le bloc de l’ouest ou de l’est. Ils se retrouvent périodiquement dans des sommets. On le voit à Belgrade en 1961, au Caire en 1964 avec la participation de quarante-sept pays, à Lusaka en 1970 avec la présence de cinquante-quatre pays et enfin à Alger en 1973 avec pas moins de soixante-quinze pays où fut promu un nouvel ordre économique international.

Quoi de moins étonnant que de voir un sommet des non-alignés en Algérie ? Ce pays marqué par 132 ans de colonisation, qui connut donc l’humiliation, la répression, l’inégalité et l’arbitraire concentré dans le Code de l’indigénat. En 1973, onze ans après l’indépendance, l’Algérie est dirigé par Houari Boumediene (témoin le 8 mai 1945 au massacre de Sétif), qui lors de ce sommet convia notamment Fidel Castro, Mouammar Kadhafi et Yasser Arafat. Plus tard, pour trouver une source de légitimité, le président Algérien Bouteflika reprendra dans ses discours cette fibre de diplomatie contestataire.

Le président de l'Algérie Houari Boumediene et le président de la Libye Mouammar Kadhafi

Après la guerre froide, la diplomatie contestataire va évoluer. Tout d’abord, la fin de la bipolarité libère les envies d’adopter cette diplomatie. Ensuite, la fin de la guerre froide marque le début d’une nouvelle ère qui transforme la diplomatie contestataire. En effet, désormais les médias portent un plus grand intérêt aux questions de diplomatie et veulent toujours plus de transparence. Conséquence : l’immixtion des sociétés et des opinions publiques dans la diplomatie. En effet la diplomatie n’est plus uniquement le fait du Prince, ne se fait plus dans quelques cabinets Jupitériens et n’est plus exclusivement l’apanage du secret du Roi. Les sociétés civiles influencent et sont même l’objet des relations internationales. De plus, avec le rôle grandissant des médias, des réseaux sociaux et de la communication, la diplomatie contestataire est moins idéologisée, moins « intellectuel », moins réfléchie sur la solidarité Nord-Sud, elle se retranscrit dans le verbe, le geste, la dérision, l’insulte (« Yankee de m…. » Hugo Chàvez), dans la recherche du buzz, avec des discours à la jonction entre nationalisme, populisme, romantisme révolutionnaire et mythologie tribunicienne. La fin de la guerre froide a fait évoluer la diplomatie contestataire avec comme unique cible les États-Unis. Désormais la contestation verbale dépasse la destruction de l’ordre des relations internationales. Venezuela, Iran, Corée du Nord, Zimbabwe, Biélorussie…l’anti-américanisme fédère toutes les diplomaties contestataires. Plusieurs cas illustrent ce changement.

Premièrement, le Venezuela d’Hugo Chàvez, (de 1998 à 2012). Contrairement à l’esprit de Bandung, et question de contexte, c’est désormais le soutien des Etats-Unis aux dictatures d’Amérique du Sud pendant la guerre froide et plus largement la puissance américaine que la colonisation qui est dénoncée. Chavez dénonça également les instances qui incarnent le système des relations internationales comme le Fond Monétaire International et son impact économique et social. Deuxièmement l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad qui multiplia les propos négationnistes, antisémites, et contre les États-Unis.

« Et Hier, le diable est venu ici. Ici, le diable est entré. Juste ici. Et ça sent encore le soufre aujourd’hui. Hier, Mesdames et Messieurs, de cette tribune, le président des Etats-Unis, le monsieur que j’appelle le Diable, est venu ici parler comme s’il possédait le monde entier. Vraiment. Comme s’il était le propriétaire du monde. » Hugo Chàvez à la tribune des Nations Unies le 20 septembre 2006.

Pourquoi ces deux pays sanctionnés par la communauté internationale ont-ils continué ? Parce que plus on sanctionne, plus l’envie de contester est forte, mais aussi pour des questions de politiques intérieures. De plus sous l’effet des sanctions économiques, additionné à l’opposition interne cette diplomatie est un moyen de masquer des problèmes sociaux, économiques…Cette diplomatie joue sur la fibre nationaliste, et permet un temps de faire corps entre le chef et son peuple. De plus, pour l’Iran, la dénonciation d’Israël et des États-Unis permet de séduire les opinions publiques des pays voisins, et de marquer des points face au rival sunnite qu’est l’Arabie Saoudite.

Cependant, dans cette diplomatie tout est une affaire d’équilibre. Concrètement Chàvez a continué à livrer du pétrole aux États-Unis, et Ahmadinejad, qui à la fin de son deuxième mandat commença via la médiation du Sultan Qabus (Oman) à négocier la fin des sanctions et la question du nucléaire avec les États-Unis.

Quel avenir pour cette diplomatie ? Chavez est décédé, Cuba et l’Iran ont repris leurs relations avec les puissances occidentales et ont donc mis fin à l’embargo qui pesait sur eux, la Libye est en plein chaos politique et sécuritaire, Bouteflika est trop âgé, la Biélorussie s’est réintégrée à la faveur de sa médiation dans le conflit russo-ukrainien…la Russie essaie d’adopter ce type de diplomatie mais disposant d’un droit de véto et d’un siège de membre permanent au conseil de sécurité de l’ONU on la voit mal contester l’ordre des relations internationales même si elle dénonce l’impérialisme des États-Unis. Au final, le dernier acte de cette diplomatie est l’asile en 2012 de l’Équateur à Julian Assange dans son ambassade de Londres. Car depuis la hausse des prix du pétrole par l’OPEP en 1973, rares sont les réalisations concrètes de la diplomatie contestataire.

Ce type de diplomatie est donc un moyen de peser sur l’agenda et sur le thème des relations internationales. C’est un moyen d’exister, d’agiter et de refléter les défauts du système international.

Par Romain Dewaele

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