Russie: la grande restauration

Cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Sotchi (2014)« On nous crucifie sans vergogne, mais nul ne se soucie de notre résurrection » Serguei Lavrov (2006) ministre des Affaires Etrangères de la Russie depuis 2004.

Plus de vingt ans après la chute de l’URSS, le pays le plus vaste du monde avec 17 millions de kilomètres carrés opère une refondation de sa puissance. Une restauration protéiforme qui se focalise principalement sur l’Etat, l’économie et la diplomatie. Restauration car la chute de l’URSS a réduit considérablement son influence géopolitique par le rétrécissement de son territoire,  son armée, son économie…

Une restauration qui montre que la Russie est une puissance effondrée qui se refonde, c’est une puissance ré-émergente. En effet, dès le duché de Kiev au IX siècle la Russie est puissance qui a constamment agrandi son territoire jusqu’à l’URSS. Plus tard, la Russie, puissance impériale mais non coloniale est reconnue au Congrès de Vienne (1815) comme une grande puissance, à une époque où les relations internationales sont régulées par le Traité de Westphalie (1648), donc où domine le « mini-latéralisme », où l’on est entre soi et où le vaincu arrive toujours à surmonter ses défaites. Une puissance donc ré-émergente, car elle fut à la veille de la première guerre mondiale membre des cinq premières puissances mondiales, avant de devenir après la seconde guerre mondiale, une des deux superpuissances.

Cette restauration de puissance depuis le début des années 2000, vient après une décennie vécue par la Russie comme une humiliation.

Humilié fut le peuple russe dans son quotidien, avec une chute de 60% du PIB, une chute du Rouble, une chute du niveau de vie, une inflation monstrueuse, un territoire et une population qui diminue, une fierté patriotique en berne, un Etat qui s’effondre, l’économie et les ressources prises en otages par les oligarques.

Humilié fut le dernier président de l’URSS, Gorbatchev lors du G7 de Londres de juillet 1991, où dans l’antichambre il dut attendre le résultat des négociations entre les puissances occidentales et les oligarques Russes quant à l’aide que ces derniers allaient attribuer au Kremlin.

Humiliée fut la Russie lorsque malgré les promesses de George Bush père, l’OTAN s’installa dans les pays Baltes, et lorgna sur l’Ukraine, qui selon Zbigniew Brzezinski (conseiller diplomatique du président Américain Jimmy Carter) dans son livre Le Grand Échiquier (1997) est un pivot géopolitique, qui dans l’orbite russe permet à la Russie de prétendre être une grande puissance.

Humiliée fut la Russie, lorsque ses alliés Slaves du sud, que sont les Serbes furent amputés du Kosovo (1999)

Plus que jamais, aujourd’hui dans le grand jeu des relations internationales tout est une question de statut. Les relations internationales sont une lutte pour acquérir un statut, une guerre de reconnaissance sociale, une reconnaissance qui ne se reflète que dans le regard de l’autre. Poutine et Medvedev opèrent donc tous deux une restauration de la puissance russe, après avoir connu une décennie d’humiliation, et d’exclusion du grand jeu des relations internationales.

Aujourd’hui la Russie, pays de 140 millions d’habitants est incontestablement une puissance régionale majeure, mais parfois la fragilité de son hard et soft power l’empêche d’être une grande puissance mondiale, cette disproportion entre les ambitions russes et la réalité de ses moyens est récurent dans son histoire. Cependant sa géographie et son histoire l’oblige à vouloir être une grande puissance. La Russie, va de l’enclave de Kaliningrad (à côté de la Pologne) à Vladivostok près de la Corée du Nord. La Russie est frontalière avec pas moins de quatorze Etats. La Russie est une puissance maritime, en bordant la mer Baltique, comme la mer du Japon en passant par la mer Noire, cette dernière étant stratégique pour la Russie. En effet cette mer donne accès à la méditerranée. Cela explique pourquoi la Russie qui a toujours manqué d’accès aux mers chaudes exprime la volonté de garder en Syrie un régime qui lui soit favorable pour garder sa base militaire de Tartous. La puissance maritime de la Russie se retranscrit également dans la course à l’Arctique du « club des cinq » (Canada, Russie, Danemark, Etats-Unis et la Norvège) depuis la Conférence de Montego Bay (1982-1994) qui créer un droit de la mer.

Pour sa puissance diplomatique et géostratégique, la Russie, même si elle est membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, est membre d’une coalition à prétention multipolaire. Comme l’Organisation de Coopération de Shanghai qui est composée de la Russie, de la Chine, du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan, avec notamment l’Iran comme pays observateur, et la prochaine intégration de l’Inde et du Pakistan. L’alliance avec la Chine s’est renforcée suite aux sanctions de l’Union Européenne contre la Russie, cela contrecarre la stratégie des Etats-Unis en Asie. Pour « l’oncle Sam » l’Asie est le pivot géopolitique de ce siècle, où il faut endiguer la puissance chinoise. Les Etats-Unis appliquent donc comme les Britanniques dans l’Europe du XIX siècle, une politique d’équilibre des puissances, ce qui explique le rapprochement des États-Unis avec l’Inde, l’Indonésie… La Russie est aussi un membre influent des BRIICS (Brésil, Russie, Indonésie, Inde, Chine, Afrique du Sud), même si cette coalition regroupe des puissances aux intérêts divergents sur le moyen-terme. Brésil, Chine, Turquie, Indonésie…Russie, tous ces pays ont connu dans leur histoire un moment d’humiliation, de relégation dans le jeu des relations internationales. Inconscient ou non, la volonté de revanche tant des sociétés que des pouvoirs influence la politiques de ces pays dits « émergents ». La Russie, comme d’autres pays des BRIICS  tente également d’améliorer son soft power, notamment par le sport, avec l’organisation des Jeux Olympiques d’hiver à Sotchi en 2014, et de la coupe du monde de football en 2018.

Pour restaurer sa puissance, on le voit la Russie mène une diplomatie pragmatique et épris d’une realpolitik toute Bismarckienne, faite d’alliances stratégiques avec certains pays liés par l’histoire (pays Slaves, Orthodoxes, pays membre de la CEI…), puis assurer son étranger proche (Union Eurasiatique) ainsi que du « parler avec tout le monde ». Comme en témoigne la diplomatie de son ministre d’Affaires Etrangères, Sergei Lavrov (ancien ambassadeur de la Russie à l’ONU), qui traite avec le Hamas, l’Autorité Palestinienne, tout en ayant d’excellentes relations avec Israël, où se trouve de nombreux anciens Russes. Autre exemple, la Russie est une alliée de l’Iran (Chiite), mais discute avec l’Arabie-Saoudite (Sunnite), et l’Egypte, notamment sur question d’un règlement de la situation en Syrie. Cela illustre que la Russie mène une diplomatie pragmatique en désidéologisant ses relations, pour les diplomates Russes, les relations ne se font pas entre régimes politiques mais entre Etats.

La restauration de son statut de puissance passe par l’emploi de la force. Sans dissuasion point de puissance. Pour montrer le retour de la Russie, le président Vladimir Poutine qui a compris que le statut de puissance est aussi une affaire de perception a employé la force pour d’abord des raisons géostratégiques, mais aussi de communication. Comme l’illustre l’intervention de la Russie contre la Géorgie en 2008 à propos de l’Ossétie du sud (le président Russe d’alors était Dimitri Medvedev).

La restauration de la puissance russe passe-t-elle par une alliance avec les pays européens ? La question se pose plus du côté européen que du côté russe. Si au moment de la guerre d’Irak, les Etats-Unis se sont inquiétées d’un axe Paris-Berlin-Moscou, on assiste depuis la fin des années 2000, à une sorte de « doctrine Monroe inversée », où les Etats-Unis veulent endiguer l’Europe en Europe, et faire de l’UE, une non-puissance. Comme en témoigne le nombre important de pays membres à la fois de l’UE et de l’OTAN, ainsi que l’échec de créer une Europe de la Défense, sans oublier le faible écart de point de vue entre la diplomatie de l’UE et celle des Etats-Unis. De plus, depuis la crise en Ukraine qui débute fin 2013, les sanctions de l’UE contre la Russie montrent que la Russie est désormais vue comme un adversaire plutôt que comme une alliée stratégique.

(pour en savoir plus: https://globalediplomatie.com/2015/08/18/petit-precis-de-sanctions-internationales-inutiles-et-devastatrices/ )

Aujourd’hui la Russie, par l’intermédiaire de son président Vladimir Poutine, de son premier ministre Dimitri Medvedev, de son ministre des Affaires Etrangères Serguei Lavrov, et de son ministre de la Défense Serguei Choigou, veut acquérir le statut d’une puissance majeure, défendre ses intérêts ainsi qu’être respectée.

Par Romain Dewaele

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